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mardi, 11 août 2020

Le "Portage de charges céphalique" en Bretagne

Ramassage des pommes. Musée de Bretagne. 216.jpg     Le "Portage de charges céphalique" (1) est un titrage attribué par certains universitaires-chercheurs en biomécanique humaine à la technique de portage et de transport sur la tête de charges diverses. Pratiquée dans toutes les régions du monde cette technique de portage "à tête" remonte à la nuit des temps. Actuellement, elle est surtout pratiquée en Afrique et dans de nombreux pays d'Orient et d'Asie, mais on en trouve encore aussi quelques traces dans les 35 pays du Continent américain et en Europe, Brûleuses de Goémon, Ile-de-Sein. 07.pngentre autres en Espagne, Italie, Grèce, Angleterre et surtout au Portugal. Et en France, au stade actuel de mes recherches, dans les DOM-TOM, les Hautes-Pyrénées, en Corse, au Pays Basque et en Bretagne, mon pays natal.  

     Les charges étaient ainsi transportées sur la tête dans des paniers divers, des jarres et cruches en terre cuite (buires/buies), parfois en métal (début XIXe siècle), et des baquets/augets (gèbes) en bois. Ces charges étaient de tous types : linge, sel, eau et lait, beurre et œufs, pain, fruits, légumes et fleurs, poissons et coquillages, goémon et pains de soude, pierres et briques, gravats, etc.,. Les fagots de bois et fascines de branchages, les gerbes de céréales diverses ou de roseaux, les bottes de paille et de foin et même d'asperges, les balles et ballots de chanvre, étaient posés directement sur le cuir chevelu ou la coiffure en chignon, généralement sans anneau de portage.  

     Dans toutes les régions du monde  la coutume domestique -corvées quotidiennes- du "Portage de charges céphalique"  pouvait devenir semi-professionnelle voire, rarement, "artisanale-commerçante" à temps complet. Elle était une pratique essentiellement féminine, les hommes portant principalement "à l'épaule", "à dos" ou "à bout de bras", et parfois seulement, notamment pour les paniers de poissons et de gravats, "sur la tête".

     Ainsi donc, au fil des années et des périodes historiques, en toutes saisons et par tous les temps, ces femmes pluri-actives allaient et revenaient quitidiennement sur plusieurs dizaines de kilomètres. Elles suivaient les longs chemins plats ou pentus, tortueux, pierreux, sablonneux, terreux et souvent boueux, marchant pieds nus, en sabots ou chaussures basses, en portant sur leur tête des charges, solides ou liquides, de 5, 30 et parfois même 45 kilos !!Brûleuses de goémon, île de sein..png

Selon l'historien et anthropologue R.Huysecom (2), le sabot, "Boutou Coat" pour les Bretons, n'est apparu que vers les XVe et XVI siècles, entre 1480 et 1520, et son emploi populaire n'a pris un réel essor que du temps de la Duchesse Anne de Bretagne, deux fois Reine de France", surnommée d'après Gilbert Duflos (3), par les impertinents Parisiens : "La Duchesse aux sabots". L'apparition du sabot n'est en fait que très postérieure à la sandale (solea), au soulier en cuir (subtelaris), au brodequin à guêtres et à la galoche (gallicea) !!

Environs de Lorient , Vannes (56). Musée Breton. 21.jpg

Boutok sur la tête. Pêcheuses de Kerhor, retour de pêche à pied des coquillages sur les rivages de la rade de Brest. 09.jpgPorteuses d'huitres, Perros-Guirec (22). 146.jpg

Pêcheuse de Carantec tenant un panier à la main gauche. 138.png

      

 

 

 

 

 

 

 

 

L'étude des images collectées fait apparaitre le plus souvent des paires de sabots traditionnels dit "couverts", sans "bride", peut-être en peuplier (qui avait la faveur des marins-pêcheurs), ou bien en saule ou en hêtre, certains noircis à la fumée et les plus nombreux en "bois nu". La "bride" est une pièce de cuir placée au contact du "cou-de-pied", elle n'apparaît qu'au début du XXe siècle. Plus rarement que les sabots, on découvre aussi des chaussures basses en cuir, couvrantes (dessus-dessous, côtés et talon). Moins confortables et plus chères que les sabots les chaussures compriment le pied, elles pouvaient donc provoquer des échauffements et générer des cors douloureux (œil-de-perdrix), voire favoriser l'apparition de bursites de l'orteil (oignons). Il est assez facile de comprendre la préférence des porteuses pour les sabots ou la marche pieds nus !

     Placés en équilibre au sommet du crane des porteuses, les contenants (paniers, gèbes, buies/buires, augets) étaient posés sur un petit coussin en forme d'anneau/couronne. Suivant les sociolectes territoriaux, celui-ci était appelé en Bretagne, "An dorchen" (Relecq-Kerhuon, 29) ; "Torche" (Guérande, 44) ; "Kern" ; parfois lacé sous le menton (jugulaire) et installé au-dessus de la petite coiffe de travail nommé "Koef bléo" (bonnet de cheveux), "Koulouten", "Chikoloden", "Capot ribot", Chubilinen", elle-même épinglée ou nouée sur les cheveux tournés en chignon; Les mouchoirs ou foulards de cou, assez répandus alors, servaient souvent pour cet usage particulier; Il suffisait de les torsader et de les anneler. Partout ailleurs dans le monde on trouve la même pratique des anneaux de portage céphalique, certains en paille tressée. Dans l'aristocratie européenne existait un couvre-chef féminin en forme d'anneau, typique de la Renaissance italienne, le "Balzo", dont la traduction "Rebond" illustre parfaitement la fonction technique d'amortisseur pour le portage sur la tête. On imagine mal, évidemment, le port d'un panier ou d'une buire sur les belles coiffes traditionnelles et folkloriques actuelles du pays Bigouden ou du Pays de l'Aven ou je suis né !!

     Pour le "Portage de charges céphalique", les pots en terre cuite et parfois en tôle, "bues/buires", "padelles", "Ribottes", "Houlons" ou "Jattes" suivant les utilisations, étaient fabriquées et adaptés à chaque usage particulier par les artisans locaux. De même pour les menuiseries des "Augets" ou "Gèbes" des paludières et les vanneries Bretonnes de type "Sklissen" ou "Baskoden" '(4) que l'on trouve en grand nombre sur la côte du Finistère (Le Relecq-Kerhuon, St Pol-de-Léon, île de sein), d'Ille et Vilaine (Cancale), du Morbihan (Lorient, Hennebont, Belle-île-en-mer), de Loire-Atlantique (Guérande, Batz-sur-mer). Dans les Côtes d'Armor mes recherches n'ont pas encore données de résultats probants. A noter que j'ai récemment découvert deux peintures Bretonnes de porteuses de poissons, l'une de l'île de sein, l'autre de Belle-île-en-mer utilisant des paniers longs (1 mètre environ) assez ressemblant au type de vannerie Basque "Santurtzi" (5). Comme protection des écoulements poissonniers, les "Sklissen" ou "Baskoden" étaient parfois posés solidairement dans une forme de "bassine" basse et plate en zinc, ou doublés au fond, par-dessous, d'une toile de chanvre cirée cousue. Les pots en terre cuite, généralement de couleur brun-rouge, signifiant une cuisson traditionnelle suivant la technique dit "du gros sel' ou 'grès au sel", qui accroît l'imperméabilité, ne comportant ni bec verseur ni anse sommitale non adaptée au portage céphalique, étaient généralement flanqués de deux anses latérales. Les pots étaient habituellement vendus  sur les marchés locaux, comme les paniers, mais ils pouvaient aussi être fabriqués à la demande et personnalisés, ce qui vaut, en fait, pourles femmes et la fleur de sel dans les marais salants. 95,.jpg toutes les fabrications artisanales.

     A ces époques le premier instrument de travail était le corps, dans toutes les activités celui-ci était constamment sollicité et très souvent contraint de prendre, à partir de la position debout, des postures penchées, "Pliées en deux" ou accroupies pour les ramassages divers, le sarclage, le binages, etc... Et à genoux, notamment au lavoir... Les femmes du monde urbain, rural et maritime de Bretagne et d'ailleurs, pluri-actives, cumulaient ces multiples contraintes quotidiennes et au plan médical, biomécanique et physiologique, les conséquences pouvaient être extrêmement douloureuses. Aux contraintes posturales précédentes s'ajoutaient celles, spécifiques, du "Portage de charges céphalique" avec son cortège de pathologies traumatiques de la cheville et du pied, du genou, de la cuisse et de l'os-Coxal-Hanche, du bras et de l'épaule, ses déformations de la colonne vertébrale (Scoliose, Lardose, Cyphose), ses tassements de vertèbres et lésions sévères affectant parfois le rachis thoracique et lombaire et pouvant compromettre le pronostic fonctionnel et parfois vital. Nous ne disposons évidemment pas de témoignages directs !!

     Comment était-on soigné aux XVIIIe et XIXe siècles ?? La Bretagne était peu médicalisée alors et le monde rural ou maritime se soignait surtout par lui-même, d'une manière non institutionalisée et basée sur une tradition orale et un savoir empirique conforté par l'expérience. Les "Livrets de santé" qui circulaient à l'époque n'atteignaient qu'une infime partie de la population, surtout les nobles, notables, curés et religieux hospitaliers, la plupart des autres étaient analphabètes. On se soignait donc comme les anciens, pragmatiques, le faisaient toujours au cœur des terroirs et "se débrouillaient" pour se soigner et lutter contre la maladie, la souffrance et les douleurs physiques. Le recours quasi systématique aux "rebouteux" et "guérisseurs", "Louzaouer", "Gwellaer", "Yac'heaer", était le lot commun pour tout le monde. A l'extrême, restait l'imploration des très nombreux saints Bretons aux vertus thaumaturges !! A noter qu'au XIXe siècle la souffrance physique était à l'origine d'un nombre extrêmement important de suicides…

     Aujourd'hui, nous ne savons presque rien sur ces "Porteuses de charges céphaliques" dont le labeur acharné avant la mécanisation systématique du monde rural et maritime, faisait partie intégrante de la vie économique locale. Quel que soit le département, la région, le pays européen, cette thématique est très peu et fort mal documentée, voir totalement négligée. Ainsi, par exemple, nous ne savons rien sur l'apprentissage de cette technique particulière qui implique pourtant un véritable "savoir-faire corporel". On peu juste supposer qu'il commençait très tôt dans l'enfance… Pour s'en rendre "un peu" plus compte et en comprendre les difficultés, il suffit simplement de tenter soi-même l'expérience à la maison; On raconte que la Reine d'Angleterre, Elisabeth II, s'entrainait autrefois au port de sa couronne d'apparat, qui pèse environ 1 kilo 1/2, en pratiquant régulièrement des exercices avec des sachets de farine !!

    Vieux Morlaix, lavoir Colobert.. 189.jpg Au stade actuel de mes recherches, les "Porteuses de charges céphalique" repérées dans l'iconographie restent d'illustres travailleuses inconnues. Aussi, je mène également une prospection généalogique dans l'espoir d'en identifier quelques-unes, cette quête est ardue et la collaboration de généalogistes passionnés, amateurs ou professionnels, me serait bien utile… Sur le site de généalogie Geneanet, auquel j'adhère, j'ai relevé plus de 150 noms de Porteuses et de Porteurs, sans précision concernant le type de portage. Des adéquations nominatives avec mon collectage iconographique, environ 200 images diverses à ce jour, sont potentiellement envisageables, et une investigation auprès d'éventuels descendants des profils généalogiques ainsi relevés pourrait également être productive. 

En conclusion de ce nouvel article "maison" j'invite chacune et chacun à la lecture édifiante et magnifique du petit ouvrage "Esquisses Martiniquaises" de l'écrivain Irlandais Lafcadio Hearn (1850-1904) (6). Cet auteur prit la nationalité japonaise sous le nom de Yakumo Koizumi. Dans son récit le chapitre "Les Porteuses" constitue un rare écrit sur ces femmes courageuses et magnifiques dont voici, en avant-goût poétique, un trop court extrait : "Lorsqu'elle marchent seules elles sont rarement silencieuses, elles se parlent à elles-mêmes ou aux choses inanimées… aux arbres, aux fleurs, aux hauts nuages, aux pics lointains, aux couleurs changeantes, au soleil couchant". Souffrir en s'émerveillant encore !!

     Une autre piste de lecture est la fable de Jean de la Fontaine, "Perrette et le pot au lait" (Livre 7, 1678), non pas pour la morale qu'elle illustre, mais plutôt parce que, admise par l'auteur lui-même, elle tient sa source d'inspiration dans le "Panchatantra", un ouvrage indien du IIIe siècle avant J-C dont les multiples traductions (arabe, latin, grec, espagnol, français, etc...) et adaptations régionales témoignent modestement de la constance temporelle, de l'ancienneté et de l'universalité du "Portage céphalique".

     En Martinique, Lafcadio Hearn côtoya Paul Gauguin qui y séjourna en 1887 et réalisa plusieurs beaux tableaux représentant des "Porteuses à tête" locales. De même, Emile Bernard réalisa quelques tableaux de ce genre durant sa période égyptienne de 1893 à 1904. Mais ils n'ont, me semble-t-il, jamais exploré ce thème en Bretagne, contrairement à leur camarade de la célèbre école Pontaveniste, Paul Sérusier. Trois célèbres peintres qui intéressent ici le natif de Pont-Aven que je suis !! De nombreux autres artistes peintres-plasticiens, plus ou moins connus, ont représenté les "Porteuses de charges céphalique" Bretonnes. pour n'en citer que quelques-uns : Hyppolyte Lalaisse ; Mathurin Meheut ; Jules Breton ; Camille Corot ; Théophile Louis Deyrolle ; Eugène Boudin ; William Bouguereau ; Frédéric Sorieu. Beaucoup d'oeuvres restent vraisemblablement encore à découvrir. Depuis bien avant la "Cartopolisation" (Jacques Derrida, 1980), par le regard affûté qu'ils portent et leur (s) approche (s) esthétique (s), les artistes peintres-plasticiens s'inspirent et témoignent du quotidien de leur époque et leurs oeuvres ouvrent donc des possibilités de "mises en miroir" de scènes photographiées plus récentes, et donc un décryptage plus avancé des manières vestimentaires et des pratiques du portage.

     Danse aux pots de fleurs, Guerlesquin, 1935, Coll. B. Lasbleiz. 11.jpgAprès la lecture poétique de Leafcadio Hearn et l'écoute sur YouTube du titre "Porteuse d'eau" d'Anne Sylvestre, je vous propose d'aller danser, lors d'un "Fest Noz" (Fête de nuit), et d'entrer sur un "Pas de Bal" ou de "Passepied" (pour les hommes) dans la "Dans ar Podou Fleur" (Danse aux pots de fleurs), signalée en 1831 et 1836, par les collecteurs Jacques Boucher de Perthe (1788-1868), François Marie Guillaume Habasque (1788-1855) et Théodore Hersart de la Villemarqué (1815-1895), et qui pourrait bien remonter au XVe siècle. Cette danse traditionnelle bretonne, spectaculaire et ludique, que les jeunes filles ouvraient avec des pots de lait ou de fleurs posés sur la tête et, se tenant par la main, allaient en ronde traditionnelle, mille fois applaudies lorsqu'elles "ne faisaient pas de casse" (D'après un texte original de F.M.G Habasque). Selon Mr Pierre Chamoin (dansesbretonnes@gwalarn.org), il s'agit de la quatrième partie d'une suite de la "Gavotte des montagnes", encore pratiquée par les jeunes générations, mais sans les pots sur la tête !! Je dispose de trois rares photos communiquées par l'association "Dastum" (7) dont l'une prise à Guerlesquin (29) en 1935, qui témoignent clairement d'une pratique ludique récente. Reste à établir le relation historique entre cette pratique ludique et le transport coutumier quotidien de charges sur la tête.

     Je me suis pris de passion pour cette recherche et, par cette présentation quelque peu "Synthétique", le retraité que je suis désormais espère sensibiliser le plus largement possible sur la thématique du "Portage de charges céphalique". Chaque aspect abordé ici mérite un travail foncier, une exploration plus approfondie, et il importe de découvrir encore de nouveaux documents iconographiques et, enfin, des éléments textuels, voire des témoignages vivants via la prospection généalogique. Pour moi le "Portage de charges céphalique" est "d'intérêt Patrimonial Culturel Immatériel"... 

     Avis aux passionnés qui voudront bien consacrer bénévolement un peu de leur temps à cette recherche. Par avance, je leur adresse un grand "Trugarez" (merci)…

     Kenavo ar Wech all (au revoir et à bientôt) !!

     Francis Louis Le Garrec

 

(1) Céphalique : relatif à la tête, du bas latin Cephalicus, du grec Kephalikos...

(2) Robert Huysecom, "En passant par l'Ardenne avec mes sabots", 1982. Musée du sabot de Porcheresse, Daverdisse, Belgique

(3) Gilbert Duflos, "Esclops et sabots", première partie, in "pour les amis d'Allègre", 2014

(4) Roger Hérisset, "La vannerie en Bretagne", Presses Universitaires de Rennes, 2014... Voir également "Le Lien Créatif" n° 21, septembre 2017

(5) Bernard Bertrand, "Les sardineras de santurtzi et leurs ânières à poissons", in "Le Lien Créatif" n°21, septembre 2017

(6) Lafcadio Hearn, "Esquisses Martiniquaises", 1929, Mercure de France, Paris. Ouvrage présenté en ligne par jean marie Tremblay, professeur de sociologie au Cégep de Chicoutimi, Canada.

(7) "Dabses du Trégor. les collecteurs du XIXe siècle, 2e partie", p. 26 à 28, novembre-décembre 200-. revue Bretonne. Dastum, https://dastum.bzh

Les cartes postales présentées ici proviennent de sources diverses : Le "Musée de Bretagne" à Rennes (35) ; "Cartopolis-Le Carton Voyageur" à Baud (56) ; Les Archives Départementales du Morbihan ; les Archives Départementales de Loire-Atlantique ;" Dastum" à Rennes (que je remercie vivement !) ; et Pinterest (consultation libre)...

 

 

 

 

01:50 Écrit par l'apport du temps dans Blog, Livre, Loisirs, Science, Voyage, Web | Lien permanent | Commentaires (0) | |  Facebook | | | | Pin it! | | |  del.icio.us | Digg! Digg

mercredi, 10 janvier 2018

Les pinces à linge en bois de ma mère lavandière à Pont Aven

Pince à linge en boisPinces à linge en bois qu'utilisait ma mère        Qui a inventé la pince à linge en bois ??

      A ce jour je ne crois pas que quelqu'un soit en mesure de répondre avec certitude à cette question... Le plus souvent, sur les réseaux sociaux, est cité le nom de Jérémie-Victor Opdebec... un illustre, réel ou imaginé, chanté sur la musique de la symphonie n°5 de Beethoven par les "paroliers" Pierre Dac et Francis Blanche en 1949. Une chanson "loufoque", un tube de l'époque, "La pince à linge", que l'on trouve sur leur album 33 tours "Loufoqueries"...  Elle sera reprise en 1955 par "Les quatres barbus", un quatuor, que l'on dit anarchiste et proche de Jacques Prévert, formé en 1938 par Jacques Tisch (basse), Marcel Quinton (baryton), Pierre Janet (ténor) et un contre-ténor tenu successivement par Raymond Leibowitch, André Schlesser, Jean Marie Perisson, Michel Hamel, et enfin, de 1949 à 1969 (dissolution), Georges Thibaut... Ainsi, selon Pierre Dac et Francis Blanche, ce monsieur Opdebec serait, en 1887, l'inventeur de la pince à linge !!... ça sent l'humour grinçant... D'autres sources, semblant plus "sages", citent le suédois B.O.G Anderson, qui aurait perfectionné un modèle suisse afin qu'il ne pince pas les doigts, mais ne donnent aucune information sur le modèle suisse en question !... On nomme également l'américain David M. Smith, de Springfield, dans le Vermont, il aurait inventé le bel objet qui pince le linge en 1853 !!... Mais aussi, Solon E. Moore (??) en 1887, ou encore la manufacture américaine Brown, et même les Quakers !!! Bref, ce n'est pas clair du tout, pas concordant, et, en tous cas, pas convaincant...  Et, en conclusion partielle de mes recherches sur le sujet, je crois fondé de considérer la pince à linge en bois comme un "croisement de savoirs-faire artisanaux" et d'innovations... une "invention collective" !!    

     La pince à linge en bois de hètre (ou de bouleau !) est l'un des outils indispensables de la lavandière, au même titre que la brosse à chiendent, le savon de Marseille, le bleu Guimet, la lessiveuse, la caisse à laver... Un petit ensemble trois pièces : deux bûchettes de bois taillé et un ressort spiralé... à ne pas confondre avec son ancêtre, l'épingle à linge d'un seul tenant, fendue (encôchée) jusqu'au niveau des noeuds du bois et baguèe pour le  serrage... Je n'ai jamais vu ma mère utiliser cette dernière... On disposait d'un stock d'une centaine de pinces que l'on achetait par lot de 24 chez Marie Pichou, l'épicière de notre quartier, rue des meunières à Pont Aven Elles étaient vendues "pincées" sur une bande de carton souple... Au "fil" de l'usage et du temps les branches de certaines pouvaient casser et le ressort se "distendre", il fallait alors les remplacer ou les réparer... Nous disposions d'une petite réserve de "pièces détachées" (ressorts et branches) dans laquelle on puisait pour tenter le "re-montage" d'un "vieux" ressort sur de nouvelles branches ou inversement. J'ai le souvenir de mes épiques batailles pour placer les branches de la pince entre les courtes "épaules" du ressort... le truc est de commencer par monter le ressort sur l'une des branches puis de glisser, par son côté émincé et depuis l'arrière (côté machoires), la seconde branche sous l' "épaule" restée libre du ressort, le plus difficile étant le levage de cette "épaule" libre !! Pour aviver encore ma mémoire j'ai acheté chez "Mr Bricolage", il y a une semaine, un lot de pinces à linge en bois... made in PRC (République Populaire de Chine)... la présentation est la même que dans les années 60-70, mais celles d'alors étaient légèrement plus grandes... Et je n'ai évidemment pas manqué de les démonter et de les tester !! Le démontage est facile !! Je vous livre ici les caractéristiques de la pince traditionnelle que ma mère utilisait, j'en possède encore une usagée, une "ancienne" de 48 ans, un peu noircie... Longueur : 80mm ; Largeur arrière (côté machoires) : 10mm ; Largeur avant (côté pinces) : 15mm ; Largeur du chant : 10mm ; Ecartement extrème extérieur des machoires : 35mm ; Ecartement extrème intérieur des machoires : 20mm... En fait l'écartement intérieur est mesuré depuis les points de contact des machoires... Dans la partie centrale, entre les branches, un petit "ressort de torsion cylindrique hélicoîdal" de 3 grammes, hauteur 10 à 12 mm, selon la technique de formage (mécanique ou manuelle), 6 spires tréfilées enroulées dans le sens des aiguilles d'une montre, en acier au carbone (faible résistance à la corrosion), avec 2 branches de 22mm de long dont les extrémités sont appuyées, en épaulement rentrant, et agissent en sens opposé (elles s'écartent). Pour un tel ressort de torsion, dont le rôle est d'opposer un couple, de générer un "effet tournant" et de maintenir une pression de "courte distance", le fil d'acier, diamètre 1,2mm, se déforme et travaille en flexion... Et si l'on considère que c'est bien l'invention, ou plutôt la mise au point située, de ce petit objet métallique qui permet la création de la pince à linge en bois, du moins qui lui permet d'accéder au statut de pince, encore faut-il parvenir à déterminer la date de cette mise au point du ressort puis celle de sa combinaison particulière avec les éléments en bois !!

     Pour moi, pince et épingle à linge en bois racontent aussi une certaine verticalisation de l'habitat et une réduction de l'espace "à vivre"...  Dans les appartements empilés de la ville le séchage du linge implique un sèchoir filaire de fenêtre ou celui d'un étendoir "parapluie" de salle d'eau et, pour les locataires "chanceux", une corde à linge tendue sur le balcon ou la terrasse... Autrefois, lors de la grande lessive mensuelle, pour sècher et blanchir le linge (draps, torchons, chemiserie, etc) on l'étendait au soleil, de préférence sur l'herbe verte... les "couleurs" étaient généralement pinçées ou épinglées sur des cordes "à linge" tendues entre des perches ancrées... des méthodes qui ne s'excluaient pas... Aujourd'hui la campagne est "multipliée", l'étendue est morcelée, clôturée, murée... les étendages (ou pendages !) sont installés dans     les jardins privatifs des maisons de campagne ou des résidences secondaires... des jardins qui, progressivement, sont réduits jusqu'à la simple terrasse maçonnée... et l'étendage, alors, parfois, est monté sous les toits, dans un grenier... Mais, désormais, la lessive à une nouvelle périodicité, elle est quasi quotidienne, et donc plus petite, moins volumineuse... chacun, replié, retiré chez soi, est attaché à sa machine à laver... et le séchoir à tambour efface l'exposition au soleil et au souffle du vent... les autres vont à la laverie de quartier ou au pressing du coin de la rue... La réduction opère à deux niveaux !!  Dans l'espace réduit on n'étend plus, on suspend à l'aide de pinces.

     Au lavoir public Limbourg, à Pont Aven, il n'y avait pas de corde à linge... aussi, comme je l'ai déjà écrit dans une publication précédente ("Au Bleu Guimet ma mère lavandière à Pont Aven azurait le linge"), ma mère disposait des tréteaux en bois que mon père ou moi lui avions fabriqué, elle pouvait donc y poser à égoutter les plus lourdes pièces de linge : draps, couvertures, couettes, etc... Pour "mettre à sècher" le linge elle devait le transporter  mouillé, mais égoutté,  jusqu'à la courette de notre logement (je décrirais ce taudis du 14 rue des meunières, années 60-80, dans une prochaine note), soit environ 300 mètres de roulage avec une brouette ou de portage avec des bassines et des paniers. Dans cette courette, de 2 mètres maximum de large, nous avions installé une corde à linge, ou plutôt une drisse (terme de marine), de diamètre 4, d'environ 8 à 9 mètres, nouée à chaque bout sur un piton à crochet scellé dans la maçonnerie. Sur une telle longueur la charge du linge mouillé est très importante, aussi, comme soutien, pour éviter la casse, deux perches en bois de houx de 2,30m de long, fourchues "en bout", placées à 2 mètres l'une de l'autre, étaient nouées à la corde à linge, entre les "cornes" des fourches. La taille de ma mère, bras tendus, soit environ 2 mètres, servait de calibrage pour le placement en hauteur des fixations et donc de la corde tendue, elle devait parvenir à y placer, perches baissées, une couverture mouillée, l'étendre et la pincer... Et j'affirme que ce n'était pas un exercice facile ! Le pendage commençait toujours par les pièces les plus grandes, et donc les plus lourdes, les draps et couvertures étaient placés à "cheval" sur la corde puis étendus, 4 à 5 pinces suffisaient alors pour les tenir... les chemises et les vestes étaient pincées par le col, les pantalons et les caleçons longs par le bas des jambes... Les pièces les plus petites étaient "casées" en dernier. Chaque lavandière avait ses petites astuces de pendage, ainsi pour le pinçage des chaussettes, des slips et des culottes.... des variantes techniques spécifiques mais aussi signifiantes... une certaine pudeur déontologique obligeant un pendage "discret" qui continuait à fonctionner jusque derrière les murs aveugles de notre courette... un code lavandier de civilité !!  Lorsque ma mère mettait son linge à sècher elle portait à son cou une drisse de 0,60m, diamètre 4, fermée en boucle, qui formait ainsi un collier de 80 à 90 pinces à linge à portée immédiate de ses mains, elle pouvait alors suspendre "en continu". Souvent j'étais le fier porteur de ce collier ! A proximité il y avait toujours un stock de pinces dans l'un des paniers en noisetier fabriqués durant l'automne et l'hiver par mon père. Il était très rare que des épingles soient laissées sur la corde après le ramassage du linge sec... Le pendage terminé ma mère redressait les perches, le linge pouvait alors "battre au vent"... les perches suivaient le mouvement de balancement... Ci-dessus j'ai écrit que je possèdais encore l'une de ces pinces "familiales" un peu noircie, une noirceur de presque 5O ans ! En fait toutes ces pinces à linge en bois non traité noircissent, il s'agit d'un effet de l'humidité sur le bois qui favorise l'installation d'une sorte de lichen... et qui peut aussi verdir, ou même être de couleur orangée suivant les zones géographiques... Pour détruire ces micro-champignons et éviter qu'elles marquent le linge, ma mère les trempait régulièrement dans un bain d'eau tiède javellisée... Elle s'appliquait aussi à les "faire tourner"...

        J'ai le souvenir de mes jeux d'enfant avec ces pinces à linge en bois... Avec 3 pinces je créais des chevaux : 1 pour le corps, 1 pour la tête, et 2 pour les jambes... je les faisais galoper dans la forêt de Brocéliande, ils devenaient les fiers destriers des chevaliers de la Table ronde !! Des tours, des maisons, des ponts en épingles et toutes sortes de combinaisons "éphémères" réalisées sur la toile cirée de l'unique table de notre logement... Je me souviens aussi de la fabrication collée de dessous de pots et de plats, c'était plus rare et toujours avec des épingles à linge réformées, il était hors de question d'utiliser des neuves pour un tel usage !! Aujourd'hui on trouve sur le marché une multitude de telles créations ludiques et décoratives... De l'éphémère devenu  économiquement durable !! Dans cette "débauche" créative  il semble que les ressorts ne soient pas considérés... et pourtant !

       Si l'on considère que l'arc est "constitué essentiellement d'une pièce courbe flexible formant ressort, alors ce matériel peut être considéré comme inventé depuis plus de 10.000 ans" (http://www.meca.insa-toulouse.fr/paredes/ressorts/)... Et de cet "arc-ressort" de chasse ou de guerre au ressort "domestique" à torsion cylindrique hélicoïdal de la pince à linge il y a un long cheminement inventif et de perfectionnements divers... Ainsi, selon Bruno Belhoste : "l'origine de l'artillerie de jet remonte, semble-t'il, au début du IVème siècle avant JC... ". A cette époque "Denys l'Ancien" (431 av. JC - 367 av. JC),  tyran de Syracuse, rassemble un groupe remarquable de techniciens (Technitai, en grec), maîtres charpentiers et architectes de tout le monde grec, mais aussi de possessions Catharginoises, qui lui construisent de nombreuses machines de siège... L'artillerie de jet se perfectionne pendant la période Hellenistique, puis sous l'Empire Romain... Les premières machines de jet sont des arbalètes en matériau composites (Gastraphetès)... Puis viennent les lanceurs à torsion d'une efficacité redoutable, inventés (selon E.W Marsden) par les ingénieurs de Philippe de Macédoine (382 av. JC - 336 av. JC), qui lancent des flèches (Oxyboloi) ou des pierres (Petroboloi), ils utilisent comme moteurs deux ressorts à torsion, constitués chacun de faisceaux de cables montés sur un cadre de bois. La disposition des cadres, et leur inclinaison par rapport au fût de la machine de plus en plus perfectionnés, déterminent des types d'engins aux performances spécifiques, catapultes, scorpions, ballisstes au I siècle avant JC... Sous le régime de Trajan des machines de jet à un seul ressort, les onagres, complètent le parc d'artillerie des armées romaines"... Et B. Belhoste ajoute encore que "dès le IVème siècle avant JC... en Egypte, à l'initiative des Ptolémées (La dynastie pharaonique, issue du général Ptolémée Sôter, qui règna sur l'Egypte de 323 av. JC à 30 av. JC peut être comptée comme la XXXIIème Dynastie), (les) ingénieurs sont parvenus à formuler les proportions optimales à respecter, dans les lanceurs à torsions, entre le diamètre des ressorts et les caractéristiques des projectiles, la longueur des flèches ou le poids des boulets. Ces résultats, diffusés sous forme tabulée, seront utilisés couramment par les constructeurs d'engins jusqu'à la fin de l'Antiquité". Ainsi donc le principe de ces inventions a été répandu tous azimuts par les armées, les ingénieurs et les architectes. Ce qui conforte mon avis que, s'il ne semble pas sérieusement possible de déterminer la date précise de création de la pince à linge on peut lui attribuer/accorder une certaine charge universelle, l'épingle est devenue pince par le croisement des savoirs... et son ressort en est le coeur héritier de l'arc millénaire...

     Je n'ai pas prospecté pour établir le nombre précis de fabriques de pinces à linge qui existaient ou existent encore en France, je me contenterais ici de citer celles d'Aspet, Milhas et Soueich, des villages du Piémont central Pyrénéen. La commune d'Aspet est un chef lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Gaudens, dans la zone géographique dite du Comminges, au sud de la Haute-Garonne. Dans ces fabriques le bois de hètre était traditionnellement transformé en panneaux puis "réduit" en bûchettes qui étaient ensuite étuvées avant d'être rabotées et formées. Les ouvrières de ces usines glissaient les 2 branches (bûchettes façonnées) entre les "épaules" du ressort à l'aide d'un écarteur mécanique commandé "au pied". Ces ressorts étaient fabriqués artisanalement sur place...  Je n'en sais pas plus, et c'est bien dommage, il me semble qu'un travail de collectage ethno-historique serait intéressant à mener sur cette fabrication régionale.

      Ce soir de décembre 2013 j'ai fabriqué un collier de pinces en bois, et je l'ai suspendu sous une tablette de ma bibliothèque...

      Kenavo

      Francis Louis Le Garrec           

      Sizig Loeiz Ar Garreg


Petite bibliographie

"Voyage en pince à linge", Florence Rapinat-Gamard, exposition à Paris en octobre 2007

"Pince à linge", Corinne Simon, 1990, à Moucherd, Jura

http://mitcal.com/doc/springs/help/frspringstxt.htm

http://broderiedemats.blogspot.fr/2012/11/constructions-en-pinces-linge.htm 

www.lavoirsdefrance.com... http://france.lavoirs.free.fr/region/tarn-et-garonne

www.unicaen.fr... Sources anciennes Multimédia

J'invite mes lecteurs à découvrir Helen Paterson Allingham (1848-1926), artiste peintre anglaise de l'époque victorienne... notamment les tableaux "Drying clothes" et "The clothes line"...

Et aussi, les sculptures de Claaes Oldenburg ; "Clothespin", 1976, Philadelp"hie, Penssylvanie ; et de Meehmet Ali Uysal, "Skin", 2008, Nicey-sur-Aire, Meuse et "Skin II", 2010, Chaudfontaine, Belgique.

"La figure de l'architecte-ingénieur Antiaque", Bruno Belhoste, pp 6-9... http://www.inrp.fr

"Essai sur la science et l'art de l'ingénieur aux premiers siècls de l'Empire Romain", Germain de Montauzun, 1908, Paris

"Vitruve et la nomenclature des machines de jet romaines", Philippe Fleury, revue des études latines, tome LIX, 1981

"Greek and roman artillery. Historial développement", E.W Marsden, 1969, Clarendon Press, Oxford

"Greek and roman artillery. Technical treatises", E.W Marsden, 1971, Clarendon Press, Oxford

 

 

 

         

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