ID UA-41108829-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

lundi, 17 février 2014

Ma mère, lavandière à Pont Aven

     PONT AVEN, ville de renom, 14 moulins et 15 maisons....

     Je ne sais pas combien il y avait de lavoirs dans la ville des peintres mais, à n'en pas douter, au moins autant que de moulins... Sur les bords de l'Aven, au fil de l'eau courante, certains étaient abrités sous une toiture sommaire en tôles ondulées métalliques ou "ondulines" fibro-ciment (Eternit !!) et d'autres "à ciel ouvert", sur des pierres plates.. il suffisait alors que l'on puisse y poser une caisse à laver et y étendre le linge à savonner et brosser... et de telles pierres jalonnaient, et jalonnent encore, cette rivière.

     Je crois bien que ma mère a été la dernière lavandière de cette ville d'artistes... sûrement la dernière... En fait j'en suis persuadé !! Originaire d'Ergué Gabéric, où elle est née en 1912, elle s'est installée à Pont Aven vers 1950...  et elle y est décédée en 1978.

     Ma mère lavandière, mon père marin... deux univers de vie au fil des eaux douce et salée... et une rencontre sur les rives mouillées d'une eau composée dans le calme "alchimique" de la vallée de l'Aven... une eau saumâtre comme un étrange doublement de mondes... et des cheminements... De cette union je suis né Poisson un 1er mars !!

     A Pont Aven ma mère était connue essentiellement par son premier prénom :  Marie... elle n'était que très rarement appelée Marie Magdeleine... Le plus souvent elle était nommée Marie Garec, et donc avec effacement de l'article Le, ce qui, aujourd'hui encore, me met systématiquement en colère... j'y vois comme un déni, du moins une forme d'irrespect... Un relent de pratiques réductionnistes et d'effacement culturel identitaire... combiné avec une forme de fainéantise administrative voire, une incompétence...

     Je ne dispose d'aucune information sur les activités de ma mère depuis qu'elle est née jusqu'à son arrivée à Pont Aven, avec son maigre baluchon. Elle s'est alors installée dans une chambre de l'hôtel-restaurant Scavennec, 14 rue des meunières, où, je le suppose encore, elle a travaillé quelques temps !? Et c'est vraisemblablement durant cette période qu"elle a rencontré mon père Guillaume Joseph. Par contre, ce dont je suis certain, c'est qu'elle y a résidé de mars 1952 jusqu'au printemps 1972. Avec mes parents j'ai vécu dans cette chambre depuis ma naissance en 1952 jusque vers 1970 (ma période freakie/hippie). Parfois nous y recevions la visite de mes demi-frères Louis, Robert, et plus rarement Jean... Je raconterais dans une prochaine publication notre vie dans cet espace quartmondiste de tout juste 30 m²...

     Trois établissements constituaient alors le commerce de Mme Scavennec ; le restaurant au 14 rue des meunières ; un bâtiment hôtelier dans l'arrière-cour du restaurant ; un second bâtiment hôtelier, côteau de rozambidou... La  fenêtre de notre chambre, au rez-de-chaussée (ou rez-de-cour), donnait sur la cuisine du restaurant, en face, à tout juste 3 mètres... Cet entre-deux abrité des regards formait courette intérieur et "nous" servait de séchoir... une corde à linge y était tendue en permanence sur les 1O mètres, environ, de la façade de l'immeuble hôtelier... deux perches fourchues, en bois, ligaturées, soulageaient en trois parts le poids du linge qui était "étendu", épinglé.

      Les clients ne portaient jamais leur linge sale jusque chez nous... ainsi il fallait aller le chercher !! Ma mère se chargeait de cette  "prise en charge", 1ère étape de son travail de lavandière. Presque curieusement, jamais une telle mission ne m'était confiée ! Et pourtant, n'en déplaise au client puritain, ce linge passait souvent entre mes mains lorsque j'assistais, comme "manoeuvre", ma mère : triage du linge sale par matière et couleur; trempage puis mise à la "cuisson" dans la lessiveuse; extraction du linge "cuit" de la lessiveuse et transport sur la cale de lavage; trempage et azurage; essorage manuel; transport vers le séchoir; étendage du linge mouillé sur la corde puis dépose du linge sèché; pliage; emballage...  Et c'est encore ma mère qui assurait la livraison à domicile !!

     Ce travail de lavandière était particulièrement astreignant, et c'est peu dire !! Pendant près de 25 ans ma mère a lavé le linge de ses clients Pontavenistes... Mes souvenirs sont habités par ces longues et harassantes journées de lessive... Chaque jour, été comme hiver, quelque soit la météo, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, qu'il gèle où que le soleil fasse fondre le bitume, ma mère lavait le linge... Lorsque, "à la nuit tombante", elle rentrait à la maison, avec son "barda"  et le linge lavé encore mouillé, ce n'était jamais la fin de sa journée de travail... il lui fallait encore assurer le "service familial", "tenir son foyer", préparer le repas pour deux, trois ou quatre,  hommes, puis... épingler le linge sur la corde tendue dans la courette, parfois aussi raccommoder quelques chaussettes ou repasser nos chemises !! Il arrivait souvent, lorque le temps était mauvais, que le linge soit étendu sur une seconde corde à linge installée dans la pièce à vivre (la chambre). L'hiver, la cuisinière Bois/Charbon était alors chargée "ras la gueule" et ne tardait pas à "ronfler l'enfer", le linge sèchait ainsi rapidement. Souvent, lorsque la charge de lavage était importante, ma mére, pour se donner un peu d'avance sur le travail du lendemain, installait la lesiveuse sur la cuisinière, et mettait ainsi le linge à "cuire" pendant la soirée... qui, alors prenait un peu de longueur... jusqu'à minuit ou une heure du matin, voire plus "tard" encore... pour un lever quotidien vers 5h30/6h !! J'écrirais prochainement l'une de ces soirées...

      "Son" lavoir était situé près du pont, au centre ville... on l'appelait le lavoir Limbourg parcequ'il était accolé à un  ancien moulin, transformé en minoterie, appartenant à cette famille. Certains anciens l'appelait, en breton, Poull-Houad, le trou aux canards/la mare aux canards... d'autres disaient Poull-hoas, comme il est encore orthographié ainsi dans les guides... Cette installation, moulin-minoterie-lavoir, n'existe plus, elle a été détruite, une agence du Crédit Agricole (avec parking) est désormais implantée sur le site !!

     Ce lavoir était une petite construction en pierres, couverte d'ondulines, avec une porte d'accès en bois. Environ 5 lavandières pouvaient y tenir. Il était installé en bordure d'un bief inférieur du moulin. Une niche murale y était aménagée en cheminée dans le pignon intérieur pour le placement d'une lessiveuse sur trépied. A l'extérieur une petite cale de deux places prolongeait le lavoir abrité... Certains jours d'affluence les dernières lavandières qui se présentaient pour travailler devaient se contenter de cet emplacement "à ciel ouvert", deux caisses à laver pouvaient y être posées. Depuis la rue, un cheminement pavé permettait d'accéder, en contrebas, au lavoir et à des urinoirs publics de 6 places (me semble-t'il !), partiellement couverts et adossés au mur de soutènement. Depuis ces urinoirs un petit égout ouvert (caniveau) canalisait l'urine vers le courant, en aval de la rivière... et donc aussi du bief... La zone de lavage ne pouvait donc être polluée... Urinoirs et lavoir étaient distinctement séparés par un espace  d'environ 30 mètres carrés. Une partie de cet espace était utilisée pour stationner les brouettes, l'autre pour la "cuisson" du linge, on pouvait y allumer simultanément deux ou trois feux et placer quelques chevalets d'égouttage.

     J'ai passé beaucoup d'heures à cet endroit... De nombreux Pontavenistes, hommes et femmes, s'y croisaient, échangeaient, communiquaient, et bien sûr, comméraient...

     Et ma mère lavait, lavait, et lavait encore ! Mon père, mon frère Louis, et moi, chacun à notre façon, selon nos moyens, nos compétences et nos capacités, nous l'aidions. J'ai ainsi appris par mon père comment : fabriquer des caisses à laver (agenouilloir, baquet, carosse, triolo, selon les régions) et des chevalets d'égouttage avec du bois de récupération ; tailler des bâtons en houx, les "touilleurs", pour remuer le linge en cours de cuisson dans la lessiveuse et l'extirper de l'eau bouillante ; choisir des perches pour les cordes à linge... Avec Louis j'ai "fabriqué" le feu sous la lessiveuse... Et, pour le reste, j'ai appris de ma mère quelques gestes et techniques d'accompagnement de la lavandière... que je pratique encore aujourd'hui au "pied" de ma machine à laver arthurienne... L'entraide ne se disait pas, elle se pratiquait en famille, il n'y avait pas à se forcer...

     Dans mes prochaines publications je parlerais plus directement de l'art du métier de lavandière mais, sous l'angle "Etno-Technique FamiliaL", je raconterais aussi la brosse à chiendents et l'azurage avec la boule de bleu Guimet, les lessives Omo, Persil, Paic et ariel, l'eau de javel Lacroix, le savon de Marseille et la cuisson du linge... je dirais quelques mots des fées de la rivière et des légendes régionales... et, par là, plus encore, l'admiration portée à ma mère !!

     A bientôt... Kenavo...

     Sizig Loeis Ar Garreg.

 

 

     .

                          

02:05 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

Les commentaires sont fermés.