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lundi, 19 janvier 2015

Les pinces à linge en bois de ma mère lavandière à Pont Aven

        Qui a inventé la pince à linge en bois ??

      A ce jour je ne crois pas que quelqu'un soit en mesure de répondre avec certitude à cette question... Le plus souvent, sur les réseaux sociaux, est cité le nom de Jérémie-Victor Opdebec... un illustre, réel ou imaginé, chanté sur la musique de la symphonie n°5 de Beethoven par les "paroliers" Pierre Dac et Francis Blanche en 1949. Une chanson "loufoque", un tube de l'époque, "La pince à linge", que l'on trouve sur leur album 33 tours "Loufoqueries"...  Elle sera reprise en 1955 par "Les quatres barbus", un quatuor, que l'on dit anarchiste et proche de Jacques Prévert, formé en 1938 par Jacques Tisch (basse), Marcel Quinton (baryton), Pierre Janet (ténor) et un contre-ténor tenu successivement par Raymond Leibowitch, André Schlesser, Jean Marie Perisson, Michel Hamel, et enfin, de 1949 à 1969 (dissolution), Georges Thibaut... Ainsi, selon Pierre Dac et Francis Blanche, ce monsieur Opdebec serait, en 1887, l'inventeur de la pince à linge !!... ça sent l'humour grinçant... D'autres sources, semblant plus "sages", citent le suédois B.O.G Anderson, qui aurait perfectionné un modèle suisse afin qu'il ne pince pas les doigts, mais ne donnent aucune information sur le modèle suisse en question !... On nomme également l'américain David M. Smith, de Springfield, dans le Vermont, il aurait inventé le bel objet qui pince le linge en 1853 !!... Mais aussi, Solon E. Moore (??) en 1887, ou encore la manufacture américaine Brown, et même les Quakers !!! Bref, ce n'est pas clair du tout, pas concordant, et, en tous cas, pas convaincant...  Et, en conclusion partielle de mes recherches sur le sujet, je crois fondé de considérer la pince à linge en bois comme un "croisement de savoirs-faire artisanaux" et d'innovations... une "invention collective" !!    

     La pince à linge en bois de hètre (ou de bouleau !) est l'un des outils indispensables de la lavandière, au même titre que la brosse à chiendent, le savon de Marseille, le bleu Guimet, la lessiveuse, la caisse à laver... Un petit ensemble trois pièces : deux bûchettes de bois taillé et un ressort spiralé... à ne pas confondre avec son ancêtre, l'épingle à linge d'un seul tenant, fendue (encôchée) jusqu'au niveau des noeuds du bois et baguèe pour le  serrage... Je n'ai jamais vu ma mère utiliser cette dernière... On disposait d'un stock d'une centaine de pinces que l'on achetait par lot de 24 chez Marie Pichou, l'épicière de notre quartier, rue des meunières à Pont Aven Elles étaient vendues "pincées" sur une bande de carton souple... Au "fil" de l'usage et du temps les branches de certaines pouvaient casser et le ressort se "distendre", il fallait alors les remplacer ou les réparer... Nous disposions d'une petite réserve de "pièces détachées" (ressorts et branches) dans laquelle on puisait pour tenter le "re-montage" d'un "vieux" ressort sur de nouvelles branches ou inversement. J'ai le souvenir de mes épiques batailles pour placer les branches de la pince entre les courtes "épaules" du ressort... le truc est de commencer par monter le ressort sur l'une des branches puis de glisser, par son côté émincé et depuis l'arrière (côté machoires), la seconde branche sous l' "épaule" restée libre du ressort, le plus difficile étant le levage de cette "épaule" libre !! Pour aviver encore ma mémoire j'ai acheté chez "Mr Bricolage", il y a une semaine, un lot de pinces à linge en bois... made in PRC (République Populaire de Chine)... la présentation est la même que dans les années 60-70, mais celles d'alors étaient légèrement plus grandes... Et je n'ai évidemment pas manqué de les démonter et de les tester !! Le démontage est facile !! Je vous livre ici les caractéristiques de la pince traditionnelle que ma mère utilisait, j'en possède encore une usagée, une "ancienne" de 48 ans, un peu noircie... Longueur : 80mm ; Largeur arrière (côté machoires) : 10mm ; Largeur avant (côté pinces) : 15mm ; Largeur du chant : 10mm ; Ecartement extrème extérieur des machoires : 35mm ; Ecartement extrème intérieur des machoires : 20mm... En fait l'écartement intérieur est mesuré depuis les points de contact des machoires... Dans la partie centrale, entre les branches, un petit "ressort de torsion cylindrique hélicoîdal" de 3 grammes, hauteur 10 à 12 mm, selon la technique de formage (mécanique ou manuelle), 6 spires tréfilées enroulées dans le sens des aiguilles d'une montre, en acier au carbone (faible résistance à la corrosion), avec 2 branches de 22mm de long dont les extrémités sont appuyées, en épaulement rentrant, et agissent en sens opposé (elles s'écartent). Pour un tel ressort de torsion, dont le rôle est d'opposer un couple, de générer un "effet tournant" et de maintenir une pression de "courte distance", le fil d'acier, diamètre 1,2mm, se déforme et travaille en flexion... Et si l'on considère que c'est bien l'invention, ou plutôt la mise au point située, de ce petit objet métallique qui permet la création de la pince à linge en bois, du moins qui lui permet d'accéder au statut de pince, encore faut-il parvenir à déterminer la date de cette mise au point du ressort puis celle de sa combinaison particulière avec les éléments en bois !!

     Pour moi, pince et épingle à linge en bois racontent aussi une certaine verticalisation de l'habitat et une réduction de l'espace "à vivre"...  Dans les appartements empilés de la ville le séchage du linge implique un sèchoir filaire de fenêtre ou celui d'un étendoir "parapluie" de salle d'eau et, pour les locataires "chanceux", une corde à linge tendue sur le balcon ou la terrasse... Autrefois, lors de la grande lessive mensuelle, pour sècher et blanchir le linge (draps, torchons, chemiserie, etc) on l'étendait au soleil, de préférence sur l'herbe verte... les "couleurs" étaient généralement pinçées ou épinglées sur des cordes "à linge" tendues entre des perches ancrées... des méthodes qui ne s'excluaient pas... Aujourd'hui la campagne est "multipliée", l'étendue est morcelée, clôturée, murée... les étendages (ou pendages !) sont installés dans     les jardins privatifs des maisons de campagne ou des résidences secondaires... des jardins qui, progressivement, sont réduits jusqu'à la simple terrasse maçonnée... et l'étendage, alors, parfois, est monté sous les toits, dans un grenier... Mais, désormais, la lessive à une nouvelle périodicité, elle est quasi quotidienne, et donc plus petite, moins volumineuse... chacun, replié, retiré chez soi, est attaché à sa machine à laver... et le séchoir à tambour efface l'exposition au soleil et au souffle du vent... les autres vont à la laverie de quartier ou au pressing du coin de la rue... La réduction opère à deux niveaux !!  Dans l'espace réduit on n'étend plus, on suspend à l'aide de pinces.

     Au lavoir public Limbourg, à Pont Aven, il n'y avait pas de corde à linge... aussi, comme je l'ai déjà écrit dans une publication précédente ("Au Bleu Guimet ma mère lavandière à Pont Aven azurait le linge"), ma mère disposait des tréteaux en bois que mon père ou moi lui avions fabriqué, elle pouvait donc y poser à égoutter les plus lourdes pièces de linge : draps, couvertures, couettes, etc... Pour "mettre à sècher" le linge elle devait le transporter  mouillé, mais égoutté,  jusqu'à la courette de notre logement (je décrirais ce taudis du 14 rue des meunières, années 60-80, dans une prochaine note), soit environ 300 mètres de roulage avec une brouette ou de portage avec des bassines et des paniers. Dans cette courette, de 2 mètres maximum de large, nous avions installé une corde à linge, ou plutôt une drisse (terme de marine), de diamètre 4, d'environ 8 à 9 mètres, nouée à chaque bout sur un piton à crochet scellé dans la maçonnerie. Sur une telle longueur la charge du linge mouillé est très importante, aussi, comme soutien, pour éviter la casse, deux perches en bois de houx de 2,30m de long, fourchues "en bout", placées à 2 mètres l'une de l'autre, étaient nouées à la corde à linge, entre les "cornes" des fourches. La taille de ma mère, bras tendus, soit environ 2 mètres, servait de calibrage pour le placement en hauteur des fixations et donc de la corde tendue, elle devait parvenir à y placer, perches baissées, une couverture mouillée, l'étendre et la pincer... Et j'affirme que ce n'était pas un exercice facile ! Le pendage commençait toujours par les pièces les plus grandes, et donc les plus lourdes, les draps et couvertures étaient placés à "cheval" sur la corde puis étendus, 4 à 5 pinces suffisaient alors pour les tenir... les chemises et les vestes étaient pincées par le col, les pantalons et les caleçons longs par le bas des jambes... Les pièces les plus petites étaient "casées" en dernier. Chaque lavandière avait ses petites astuces de pendage, ainsi pour le pinçage des chaussettes, des slips et des culottes.... des variantes techniques spécifiques mais aussi signifiantes... une certaine pudeur déontologique obligeant un pendage "discret" qui continuait à fonctionner jusque derrière les murs aveugles de notre courette... un code lavandier de civilité !!  Lorsque ma mère mettait son linge à sècher elle portait à son cou une drisse de 0,60m, diamètre 4, fermée en boucle, qui formait ainsi un collier de 80 à 90 pinces à linge à portée immédiate de ses mains, elle pouvait alors suspendre "en continu". Souvent j'étais le fier porteur de ce collier ! A proximité il y avait toujours un stock de pinces dans l'un des paniers en noisetier fabriqués durant l'automne et l'hiver par mon père. Il était très rare que des épingles soient laissées sur la corde après le ramassage du linge sec... Le pendage terminé ma mère redressait les perches, le linge pouvait alors "battre au vent"... les perches suivaient le mouvement de balancement... Ci-dessus j'ai écrit que je possèdais encore l'une de ces pinces "familiales" un peu noircie, une noirceur de presque 5O ans ! En fait toutes ces pinces à linge en bois non traité noircissent, il s'agit d'un effet de l'humidité sur le bois qui favorise l'installation d'une sorte de lichen... et qui peut aussi verdir, ou même être de couleur orangée suivant les zones géographiques... Pour détruire ces micro-champignons et éviter qu'elles marquent le linge, ma mère les trempait régulièrement dans un bain d'eau tiède javellisée... Elle s'appliquait aussi à les "faire tourner"...

        J'ai le souvenir de mes jeux d'enfant avec ces pinces à linge en bois... Avec 3 pinces je créais des chevaux : 1 pour le corps, 1 pour la tête, et 2 pour les jambes... je les faisais galoper dans la forêt de Brocéliande, ils devenaient les fiers destriers des chevaliers de la Table ronde !! Des tours, des maisons, des ponts en épingles et toutes sortes de combinaisons "éphémères" réalisées sur la toile cirée de l'unique table de notre logement... Je me souviens aussi de la fabrication collée de dessous de pots et de plats, c'était plus rare et toujours avec des épingles à linge réformées, il était hors de question d'utiliser des neuves pour un tel usage !! Aujourd'hui on trouve sur le marché une multitude de telles créations ludiques et décoratives... De l'éphémère devenu  économiquement durable !! Dans cette "débauche" créative  il semble que les ressorts ne soient pas considérés... et pourtant !

       Si l'on considère que l'arc est "constitué essentiellement d'une pièce courbe flexible formant ressort, alors ce matériel peut être considéré comme inventé depuis plus de 10.000 ans" (http://www.meca.insa-toulouse.fr/paredes/ressorts/)... Et de cet "arc-ressort" de chasse ou de guerre au ressort "domestique" à torsion cylindrique hélicoïdal de la pince à linge il y a un long cheminement inventif et de perfectionnements divers... Ainsi, selon Bruno Belhoste : "l'origine de l'artillerie de jet remonte, semble-t'il, au début du IVème siècle avant JC... ". A cette époque "Denys l'Ancien" (431 av. JC - 367 av. JC),  tyran de Syracuse, rassemble un groupe remarquable de techniciens (Technitai, en grec), maîtres charpentiers et architectes de tout le monde grec, mais aussi de possessions Catharginoises, qui lui construisent de nombreuses machines de siège... L'artillerie de jet se perfectionne pendant la période Hellenistique, puis sous l'Empire Romain... Les premières machines de jet sont des arbalètes en matériau composites (Gastraphetès)... Puis viennent les lanceurs à torsion d'une efficacité redoutable, inventés (selon E.W Marsden) par les ingénieurs de Philippe de Macédoine (382 av. JC - 336 av. JC), qui lancent des flèches (Oxyboloi) ou des pierres (Petroboloi), ils utilisent comme moteurs deux ressorts à torsion, constitués chacun de faisceaux de cables montés sur un cadre de bois. La disposition des cadres, et leur inclinaison par rapport au fût de la machine de plus en plus perfectionnés, déterminent des types d'engins aux performances spécifiques, catapultes, scorpions, ballisstes au I siècle avant JC... Sous le régime de Trajan des machines de jet à un seul ressort, les onagres, complètent le parc d'artillerie des armées romaines"... Et B. Belhoste ajoute encore que "dès le IVème siècle avant JC... en Egypte, à l'initiative des Ptolémées (La dynastie pharaonique, issue du général Ptolémée Sôter, qui règna sur l'Egypte de 323 av. JC à 30 av. JC peut être comptée comme la XXXIIème Dynastie), (les) ingénieurs sont parvenus à formuler les proportions optimales à respecter, dans les lanceurs à torsions, entre le diamètre des ressorts et les caractéristiques des projectiles, la longueur des flèches ou le poids des boulets. Ces résultats, diffusés sous forme tabulée, seront utilisés couramment par les constructeurs d'engins jusqu'à la fin de l'Antiquité". Ainsi donc le principe de ces inventions a été répandu tous azimuts par les armées, les ingénieurs et les architectes. Ce qui conforte mon avis que, s'il ne semble pas sérieusement possible de déterminer la date précise de création de la pince à linge on peut lui attribuer/accorder une certaine charge universelle, l'épingle est devenue pince par le croisement des savoirs... et son ressort en est le coeur héritier de l'arc millénaire...

     Je n'ai pas prospecté pour établir le nombre précis de fabriques de pinces à linge qui existaient ou existent encore en France, je me contenterais ici de citer celles d'Aspet, Milhas et Soueich, des villages du Piémont central Pyrénéen. La commune d'Aspet est un chef lieu de canton de l'arrondissement de Saint-Gaudens, dans la zone géographique dite du Comminges, au sud de la Haute-Garonne. Dans ces fabriques le bois de hètre était traditionnellement transformé en panneaux puis "réduit" en bûchettes qui étaient ensuite étuvées avant d'être rabotées et formées. Les ouvrières de ces usines glissaient les 2 branches (bûchettes façonnées) entre les "épaules" du ressort à l'aide d'un écarteur mécanique commandé "au pied". Ces ressorts étaient fabriqués artisanalement sur place...  Je n'en sais pas plus, et c'est bien dommage, il me semble qu'un travail de collectage ethno-historique serait intéressant à mener sur cette fabrication régionale.

      Ce soir de décembre 2013 j'ai fabriqué un collier de pinces en bois, et je l'ai suspendu sous une tablette de ma bibliothèque...

          Pour la lectrice ou le lecteur qui souhaite découvrir la bretagne, et particulièrement le Finistère, je conseille un séjour dans le Gîte rural calme et paisible de mon ami d'enfance Pierre Rosot... Il saura vous accueillir et vous guider dans la région de l' Aven et du Belon...

Pierre Rosot                                                                                                                                                                                           "Le Refuge de la Salamandre"                                                                                                                                                           Lieu-dit Poultréau. 29300, Baye (non loin de Quimperlé, et donc de la gare SNCF)                                                                      Tél : 06. 62. 48. 81. 10                                                                                                                                                                          Site Web www.lerefugedelasalamandre.com

KENAVO.            SIZIG LOEIS AR GARREG


Petite bibliographie

"Voyage en pince à linge", Florence Rapinat-Gamard, exposition à Paris en octobre 2007

"Pince à linge", Corinne Simon, 1990, à Moucherd, Jura

http://mitcal.com/doc/springs/help/frspringstxt.htm

http://broderiedemats.blogspot.fr/2012/11/constructions-en-pinces-linge.htm 

www.lavoirsdefrance.com... http://france.lavoirs.free.fr/region/tarn-et-garonne

www.unicaen.fr... Sources anciennes Multimédia

J'invite mes lecteurs à découvrir Helen Paterson Allingham (1848-1926), artiste peintre anglaise de l'époque victorienne... notamment les tableaux "Drying clothes" et "The clothes line"...

Et aussi, les sculptures de Claaes Oldenburg ; "Clothespin", 1976, Philadelp"hie, Penssylvanie ; et de Meehmet Ali Uysal, "Skin", 2008, Nicey-sur-Aire, Meuse et "Skin II", 2010, Chaudfontaine, Belgique.

"La figure de l'architecte-ingénieur Antiaque", Bruno Belhoste, pp 6-9... http://www.inrp.fr

"Essai sur la science et l'art de l'ingénieur aux premiers siècls de l'Empire Romain", Germain de Montauzun, 1908, Paris

"Vitruve et la nomenclature des machines de jet romaines", Philippe Fleury, revue des études latines, tome LIX, 1981

"Greek and roman artillery. Historial développement", E.W Marsden, 1969, Clarendon Press, Oxford

"Greek and roman artillery. Technical treatises", E.W Marsden, 1971, Clarendon Press, Oxford

 

 

 

         

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