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lundi, 19 janvier 2015

Eau de javel LACROIX, détachant RUBIGINE, les recettes de ma mère, lavandière à Pont Aven

     Encore des marques commerciales !! et des grandes marques... au sens de dominance sur le marché des produits de lavage du linge...  Je l'ai déjà écrit ailleurs, je ne reçois aucune dividende de ces grosses sociétés... Il m'est difficile de ne pas les citer tant elles "marquent" (!!!) l'univers lavandier de ma mère... et je crois bien, celui de toutes les lavandières du monde... Lors de mes plongées dans cet univers mémoriel je les rencontre "à chaque pas d'une pensée imagée"... elles "signifient" une époque, des façons de vivre et de travailler... elles "jalonnent" les longues et dures journées de labeur, s'inscrivent dans des processus et des méthodes de travail, disent quelque chose sur le "coup de main" de la lavandière.. J'ai écris ailleurs que ma mère n'avait pas toujours le choix des lessives du fait que, le plus souvent, celui-ci dépendait de ses maigres revenus. En fonction du contenu de son porte-monnaie elle optait, après un court temps d'hésitation, tel jour pour une marque et le lendemain pour une autre... une hésitation, le temps de trouver un compromis entre attachement "affectif" à une marque et validtion technique... je l'ai quelquefois vu, et entendu, hésiter entre deux paquets de lessive, "peser" le pour et le contre et commenter son cheminement vers le compromis... Argumentation technique basée sur son expérience et son analyse comparative de l'action des différentes lessives déjà utilisées... un peu sur le mode de la  "recherche-action"... , et "affection esthétique" liée à l'habitude et à l'accoutumance à l'un ou l'autre des paquets de lessive présentés par les marques commerciales... "Affection esthétique" aussi par la forme du paquet, ses couleurs et ses illustrations qui, "mine de rien", accrochaient et attachaient la lavandière... un objet/paquet de lessive dont l'absence l'inquiètait, l'énervait et la mettait parfois en colère, mais une douce petite colère, tellement il était incrusté au coeur de son espace de vie et, par imprégnation, dans celui de chaque membre de sa famille... Lorsque je circule dans les longues allées du supermarché, au rayon lessives, je réédite, quasiment à chaque fois, ce "cheminement vers le compromis". Préalablement à l'achat, au cours de ce cheminement nécessaire, technique et esthétique étaient ainsi appréciées par ma mère lavandière, sans que quiconque puisse exactement repérer celle qui avait alors finalement prédominée...  Je perçois mieux aujourd'hui ce mécanisme de "triturage" de la pensée, je n'ai jamais la "fièvre acheteuse" !!

    Pour l'eau de javel le problème du choix ne se posait pas puisque, dans les années 60-70, il n'y avait pas, à ma connanissance, d'autre marque que LACROIX... J'ai le souvenir des berlingots à 9,6% de Chloréactif, dont il fallait couper "l'oreille" avec des ciseaux pour les vider dans des bouteilles en verre... il y avait aussi des bidons de 2 litres, à 2,6% de Chloréactif (comme aujourd'hui), qui, une fois vidés, étaient "réalimentés" par les berlingots... Les berlingots  ont été mis sur le marché en 1957 et les bidons en 1966... Dans notre famille l'eau de javel ne servait pas exclusivement pour le blanchissage et la désinfection du linge... on l'utilisait également pour le nettoyage des planchers en bois de la pièce unique de notre logement et de son couloir d'accès... pour celui, quotidien, des seaux hygiéniques... Annuellement on s'en servait aussi pour "blanchir" les ustensiles de cuisine et les couverts... Lors du "nettoyage de printemps" on nettoyait tous les meubles, armoire, buffet et vaisselier, à l'eau de javel et on blanchissait les murs à la chaux blanche.  Jamais l'eau de javel n'était utilisée pure, sauf situation exceptionnelle (invasion de vermines, asticots, etc)...  

    La "Javelle", du latin populaire "Gabella", est un mot d'origine gauloise... il désignait "Ce qu'on rassemble par poignées"... des petits tas, ou brassées, de céréales coupées à la main ou par la "javeleuse", et qu'on liait ensuite en gerbes... Les lavandières battaient le linge avec cette "javelle", ce qui permettait d'extraire un maximum d'impuretés des textiles... a la "javelle" a succédé le batoir, jamais utilisé par ma mère.

     En 1784, dans le village de Javel, sur les bords de Seine, devenu depuis le XV arrondissement de Paris, est créée une manufacture de produits chimiques, près du "moulin de Javelle". Ce site était alors une propriété de nobles proches du Comte d'ARTOIS", frère de Louis XVI... A la suite du chimiste et pharmacien suédois SCHEELE (1742-1786) qui découvre et isole les propriétés du Chlore en 1776, Claude-Louis BERTHOLLET (1748-1822) découvre ses propriétés décolorantes. A Javel, Claude-Louis BERTHOLLET observe des lavandières qui blanchissent leur linge au soleil, il cherche alors a reproduire artificiellement l'action de l'oxygène de l'air, et découvre les propriétés blanchissantes de l'Hypochlorite : l'eau de javel est née, à cette époque on l'appelle "La lessive BERTHOLLET"... Au siècle suivant le pharmacien Antoine-Germain LABARRAQUE (1777-1850) découvre ses propriétés désinfectantes... Du point de vue chimique, l'eau de Javel est une solution d'Hypochlorite de Sodium et de Chlorure de Sodium (sel de table). Lorsqu'on la place en présence de matières sales ou contaminées elle se décompose en libérant son oxygène, celui-ci peut alors exercer ses effets : blanchir, désodoriser, désinfecter, détacher... L'eau de Javel fut largement distribué lors d'une épidémie de Choléra en 1832 et, en 1892, Albert Calmette (1863-1933) découvrit que le bacille de Koch (tuberculose) pouvait être détruit par l'eau de Javel... Ma mère (1912-1978), lavandière qui systématisait la désinfection à l'eau de Javel, est pourtant décédée, victime, pour une part, de cette maladie... Certaines sources d'informations affirment qu'aucune souche microbienne résistant au principe actif de l'eau de Javel n'a, à ce jour (2013), été trouvé !!

     En 1688 (ou 1866, selon les sources), deux ingénieurs, Cotelle et Foucher, installés Rue de la Croix Nivert à Paris, commencent la fabrication industrielle de l'eau de javel qu'ils baptisent Javel-Cotelle-LACROIX. A partir de 1904, cette eau de Javel est fabriquée a Rillieux-ion-Pape, dans le Rhône... En 1925, pour une production locale (Bretonne) d'eau de javel, leur société achète la propriété de l'Ordre des Capucins, 3ème branche de l'Ordre de Saint François, installé à Landerneau (29) en 1634, la première pierre de leur couvent fut posée en 1636... En 1964 une partie de ce domaine est acheté par Edouard Leclerc qui y installe son premier centre de 1755 m²... Ce site Leclerc a récemment été restauré pour y accueillir, entre autres, le "Fonds Hélène et Edouard Leclerc pour la culture"... En 1970, la société Cotelle et Foucher s'associe avec la société Lesieur du groupe Henkel... puis est totalement absorbée par Colgate-Palmolive en 1988...

     Je dois avouer ici aimer les cheminements sérendipitistes, depuis le matériel concret de ma mère lavandière, de ma famille bretonne (jusqu'en 1600 pour les deux lignées, agnatique et cognatique), j'investigue sans idée fixée, un peu au hasard des "rencontres"... et j'écris ce que je nomme "mes trouvailles d'ambiance Ethno-familiale"...

     Claude-Louis BERTHOLLET est un chimiste Savoyard, né en 1748 à Talloire, près d'Annecy, en territoire Piémontais. Il fait ses études à Chambéry puis, surtout, à Turin, où il fut reçu licencié et docteur en médecine en Janvier et Mai 1770. En 1772 il est à Paris et s'intéresse à la chimie en suivant, principalement, les cours de Pierre-Joseph Macquer (1718-1784), professeur au Jardin des Plantes et Jean-Baptiste-Michel Bucquet (1746-1780), professeur à la faculté de médecine. Naturalisé français en 1778, et il est reçu médecin à la faculté de Paris, en 1779. Grâce à la protection du médecin genévois Tronchin (1709-1781) -ami de Voltaire, Rousseau, Diderot et propagandiste de l'inoculation contre la variole-, Claude-Louis BERTHOLLET devient le "médecin ordinaire" de Mme De Montesson, épouse du Duc d'ORLEANS (dont les enfants sont inoculés contre la variole par Tronchin en 1756). En 1780 il est membre de l'Académie des sciences et directeur des teintures à la Manufacture Royale des Gobelins en 1784. Considéré comme l'un des fondateurs de l'école Polytechnique il y devient professeur en décembre 1794. Professeur de chimie à l'école Normale Supérieure en 1795 il fait partie du groupe de savants qui, en 1798, accompagne Bonaparte en Egypte. Napoléon 1er le fait nommer Sénateur en 1804, puis grand Officier de la Légion d'Honneur. Sous Empire (mai 1804-Septembre 1870) il est anobli avec le titre de Comte... On lui doit aussi, entre autres, la mise au point des explosifs Chloratés et l'énoncé des lois de la "Double décomposition des sels"...

     Pour la lavandière, l'eau de Javel est une alliée très performante. C'est un puissant oxydant particulièrement efficace sur les taches de café, de thé, de sang, de sauces diverses et autres "salissures" de tous types... En ce sens c'est un détachant, et non pas un agent de lavage... l'eau de Javel n'intervient qu'en phase terminale de la procédure de lavage, diluée dans l'eau froide pour le trempage du "Blanc". Mais je me souviens que, parfois, ma mère diluait Javel-LACROIX dans de l'eau tiède, pour un trempage complémentaire de certaines pièces... et notamment celles dont la charge de "salissures" était importante. Une forte charge de matières organiques limite considérablement l'action désinfectante, et je crois bien que, pour ma mère, cette seconde "trempe" était comme un renforcement de la désinfection et du  "Blanchissage" du linge. Pour le trempage à l'eau de Javel il fallait être attentif au moment du triage du linge, savoir distinguer les matières, ne pas les mélanger... les synthétiques étaient traités à part. et jamais à l'eau de Javel... J'ai le souvenir de décolorations accidentelles ; des éclaboussures qui auréolaient de taches jaunes/blanches les vétements "Couleurs" mal rangés, des trainées "destructrices" sur ceux qui avaient été mis à tremper par erreur, et même quelques pièces brûlés jusqu'au trouage... L'eau de javel doit ëtre manipulée avec précaution, elle peut provoquer des brûlures sur la peau et son inhalation peut générer une réaction respiratoire... On stockait les berlingots et les bidons bien fermés, au frais, dans le noir ou à l'ombre car, sinon, par "Effet de lumière" l'eau de Javel se détruit, une décomposition naturelle dépendant aussi de la température ambiante... ainsi une augmentation de 5° accélère la vitesse de la "Réaction de Décomposition" par 2... elle perd alors son efficacité ... 

     Comme détachant, plus précisément comme Anti-rouille, ma mère utilisait un produit spécifique apparu dans les années 60 : la RUBIGINE. Un produit mis sur le marché par la marque Idéal de la Société Louis Gonnet créée en 1907, reprise en 1942 par son fils Paul qui lui donne, en 1947, le nom de Gonnet et Cie. La RUBIGINE est un liquide, sans Javel, présenté dans un petit flacon, une burette de 100ml avec un capuchon vert à vis... Après le lavage, puis le trempage "à l'eau de Javel", lorsque des tâches de rouille persistaient, notamment celles autour des fermetures éclairs, et des boutons métalliques, ma mère versait quelques gouttes de RUBIGINE dessus et, entre ses mains serrées, frottait énérgiquement le tissu... j'étais souvent chargé de ce  frottage serré "ciblé", et je me souviens encore de mes douleurs aux pouces... la base charnue de ceux-ci servant de "table" pour le frottement énergique du tissu ou de la toile... Un rinçage à l'eau claire suivait ce traitement... Avant de frotter, on laissait la RUBIGINE "travailler" seule pendant au minimum 5 minutes...  Beaucoup de taches de rouille étaient récalcitrantes et l'opération pouvait alors être répétée 4 ou 5 fois... mais l'effacement total de la tache n'était pas toujours obtenu, souvent une légère trace un peu jaunie persistait, il n'y avait  alors plus rien à faire... sinon une nouvelle teinte !!  Insister avec la RUBIGINE s'était prendre le risque de faire un trou dans la toile ou le tissu... Certaines sources expliquent qu'il faut appliquer la RUBIGINE avant le lavage, je signale simplement ici que les taches de rouille ne sont pas toujours nettement visibles sur le linge "vraiment" sale... de plus la charge de matières atténue nettement l'efficacité de la RUBIGINE... Et, après le lavage, dans les années 60-70, pour le séchage et le blanchiment, le linge était étendu épinglé sur des fils de fer qui le marquaient souvent de rouille, il fallait alors le détacher... D'autres sources déconseillent le frottage, j'ai pourtant vu ma mère, pendant de longues et nombreuses années, agir ainsi... et je l'ai fait aussi... 

     Selon Odile Oxybel "la RUBIGINE est un produit à usage domestique utilisé par les particuliers comme détachant anti-rouille. Avant 1994 la composition de la RUBIGINE commercialisée sous le nom de RUBIGINE TIREL et présentée sous forme liquide en petits flacons comprenait 10% d'Acide FLUORHYDRIQUE, 10% de Bifluorure d'Amoniaque, 1% d'Oxalique et de l'eau... Cette composition hautement toxique du fait de la concentration en Acide Fluorhydrique a été l'origine de nombreux décès dans le cadre d'intoxication aigûe volontaire... Sa composition a été modifiée suite à un Décret/Arrété du 20/04/1994 dans le cadre d'une politique de santé publique... la RUBIGINE actuellement retrouvée sur le marché est une solution qui contient uniquement des Fluorures sous forme de Bifluorure d'Amonium (plus de 10% de la composition totale). Elle est moins toxique que les solutions existant avant 1994, mais reste dangereuse... Dans les Antilles Françaises des années 60 à 70 on retrouvait ce produit dans beaucoup de foyers Martiniquais car à cette époque le linge sèchait généralement sur des fils ou des clötures en fils de fer (note ArGarreg : même chose qu'en Bretagne !!), et était de ce fait souvent touché"... Bien évidemment, dans les années 60-70, aucun des utilisateurs de ce produit n'était informé des risques encourus, les lavandières sûrement pas... je n'ai découvert celà que récemment, dans le cadre de mes recherches "Ethno-techniques et familiales"... Le nombre de taches à traiter n'impliquait toute de même pas l'utilisation quotidienne systématique de la RUBIGiNE... La burette de produit était pourtant toujours à portée de main, et ma mère n'était pas contente lorsqu'on l'oubliait... J'ai écris ailleurs que ses mains étaient toujours blanches, entre l'utilisation de la lessive, du savon, de l'eau de javel et celle, moindre, de la RUBIGINE, rien d'étonnant !!.  Elle ne portait jamais de gants... Je me souviens de petites brûlures aux mains, mais elles résultaient surtout du frottage des tissus, de la friction entre eux et la peau...

    RUBIGINE vient de rubicula, altération du latin classique Robigo, -inis, de Robus = roux ; Rubigine vitiare : rouiller, enrouiller ; Rubigineux : plein de rouille, couvert de rouille, sujet de la rouille, dont la couleur est celle de la rouille. (voir le littré, 1880). De cette source on peut également tirer Rubescent : qui devient rouge... un peu rouge ; et aussi Rubiacées, du latin Rubia : famille de plantes dicotylédones gamopétales qui ont des propriétés tinctoriales ou médicinales, comme le quinquina et la garance... et rubis, du latin Ruber : rouge... et l'on retrouve Claude-Louis Berthollet !!

     Lorsque je fais le point sur les conditions de travail de ma mère lavandière, sur les risques encourus, je reste pantois mais autant impressionné par son courage, son abnégation quotidienne... Elle ne savait pas grand-chose sur la dangerosité des produits détergents, détachants, blanchissants,, et autres agents chimiques utilisés... nous ne savions pas beaucoup plus !! Et aujourd'hui, au pied de leur machine à laver, que savent les lavandières (et lavandiers) modernes ?? Dans ma prochaine publication je parlerais du savon de Marseille, celui que ma mère, comme ses amies lavandières pontavenistes, préféraient... C'est le seul type de savon que j'utilise aujourd'hui !... Cet univers là semble un peu moins "agressif"...

     En conclusion de cet article je vous recommande un séjour en Bretagne, dans le Finistère, à quelques kilomètres de Pont Aven, dans le gïte rural de mon ami d'enfance, Pierre Rosot, qui vraisemblablement pourra lui aussi vous raconter l'histoire de quelques autres lavandières ... Voici donc son contact :

Pierre Rosot                                                                                                                                                                                          "Le refuge de la salamandre"                                                                                                                                                           Lieu-dit Poultréau, 29300, Baye (près de Quimperlé, et de la gare SNCF)                                                                                    Tél : 06. 62. 48. 81. 10                                                                                                                                                                      Site Web : www.lerefugedelasalamandre.com

                                                 KENAVO           SIZIG LOEIS AR GARREG.

Petite bibliographie

"Eléments de l'art de la teinture", Claude-Louis Berthollet, 1791                                                                                

Chambre Syndicale de l'eau de Javel. http://www.eau_de_javel.pdf

http://www.technicrobio.eu/ftp/securite/javel/eau-de-Javel.pdf

www.javel-lacroix.com

www.fonds-culturel-leclerc.fr

"Tant qu'il y aura du linge à laver", Sylvette Denefle, 1995, Ed Arléa Courlet

(1) "Caractéristiques et particularités des intoxications aigues graves en Martinique : toxiques incriminés et devenir", Odile Oxybel, thèse , présentée le 10 mai 2012 à la Faculté de médecine Hyacinthe Bastaraud des Antilles et de la Guyane. Voir hhtp://media.wic.com

Voir aussi la CRAMIF, DTE 61, sur le nettoyage à sec...

Voir "Le marché Flamand et les blanchisseuses", un tableau de Pieter Bruegel (1520-1569)

 

 

 

     

     

 

 

   

 

 

 

 

 

 

 

 

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