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mardi, 18 février 2014

La lessiveuse "La couronne" de ma mère lavandière à Pont Aven

     Parmi les bassines qu'utilisait ma mère, lavandière à Pont Aven, il y en avait une que je préférais... Préférer une bassine, et une bassine en plastique de surcroît ! Peut-être que je tourne pas rond ?!  Mais c'est vrai, j'étais très attaché à l'une d'entre-elles, elle était un peu jaunissante, translucide, avec des parois très épaisses, un peu lourde (relativement aux autres), elle me donnait confiance, elle avait la confiance de ma mère... Une bassine capable de supporter une chaleur de 80 à 85°... une qui rebondissait lorsqu'on la laissait tomber sur le sol... elle était un peu comme la maîtresse des bassines, c'était la doyenne usagée... Dire que j'avais de l'affection pour elle, c'est presque trop, mais pourtant pas si loin que ça de la vérité !! Pendant presque 2O ans, "fidèle", elle est "restée" au service de ma mère puis est passée au mien et je sais qu'elle sert encore ailleurs aujourd'hui... soit une carrière de bassine d'environ 50 ans !! Bassin, de l'ancien français Bacin, du latin populaire Baccinus, de Baccus, du gaulois Bacca : charge, fardeau (Gallois Baich ; Breton Bec'h). Dans les catalogues de vente actuels ma bassine jaunie est appelée Baquet !! Un baquet rond de 65,25cms de diamètre, 34 cms de haut, pesant 1,8O kg pour une contenance de 55 litres... qui trônait au milieu des cuvettes rondes de 1,5 à 25 litres, en polyéthylène haute densité, plus rigides, beaucoup moins souples... La densité de ces matières plastiques est généralement comprise entre 0,9 (plus léger que l'eau) et 1,8 (plus lourd qu l'eau), mais le plus souvent aussi lourd que l'eau, soit 1... Il y avait aussi quelques seaux de 10 litres en plastique, vert foncé/bleu foncé... 

       Ce "fidèle" baquet professionnel nous servait aussi, au plan domestique, pour la "grande toilette corporelle"... c'est là dedans que, bébé, j'ai pris mon premier bain et que, certains soirs, ma mère reposait ses pieds fatigués dans de l'eau tiède salée !! Il servait autant pour la vaisselle que pour le lavage des légumes ou le triage et l'équeutage des haricots verts.. Je raconterais prochainement la "saison" des haricots verts à Pont Aven et l'activité "vivrière" de certaines familles, les moins riches, pour les usines alimentaires Glouanec et Estival. 

     Ces multiples ustensiles Polypropylène/Plastique formaient comme une couronne autour de l'outil principal de la lavandière : une lessiveuse en tôle d'acier galvanisé posée sur un trépied en fer forgé... Inventée au XIXème siècle, commercialisée vers 1870-1880 et parvenue dans certaines campagnes vers 1900, elle fût généralement utilisée jusque dans les années 60... Elle était souvent offerte comme cadeau de mariage, dans le trousseau !!! Ma mère, qui l'avait acheté, l'utilisait encore vers 1975, c'était une lessiveuse "La Couronne", du même type que celles actuellement proposées par la société Guillouard à Nantes... une cuve à fond plat, en cône tronqué, de 75 litres, en acier galvanisé, dite n° 5, de diamètre base 37, et de diamètre ouverture 49,5, hauteur 49, avec deux poignées soudées, et un couvercle galbé avec poignée centrale soudée garnie d'un manchon fixe, rouge, en bois... Sur la paroi étaient soudés, face intérieure, 3 points d'accroche pour l'installation d'une "araignée" de retenue du linge (une chaînette en croix ou du fil de fer)... celui-ci, au point d'ébullition (100c°) d'une  "cuisson" en circuit constant d'environ 1h à 1h 30, cherchant parfois "à s'échapper" en soulevant le couvercle... Ma mère n'utilisait jamais cette "araignée", elle se contentait d'écarter la lessiveuse du feu ou de le réduire... mais, en fait, je crois que personne ne connaissait le véritable usage de ces 3 ancrages, je n'ai jamais vu cette "araignée" en service à Pont-Aven, ni ailleurs !! Parfois, afin de prévenir encore mieux le risque, j'étais placé d'astreinte près de la lessiveuse... lorsque les draps poussaient en se gonflant comme des voiles je devais les repousser avec la canne en bois de houx épluché... J'avais également la charge de remuer le linge au fil de la "cuisson", et de faire remonter le maximum de pièces du fond sur le dessus, sans démancher le "champignon"... l'exercice était délicat et le risque d'être ébouillanté par les éclaboussures et les écoulements important... c'était plus facile au lavoir qu'à la maison !! Le linge en fond de lessiveuse chauffe mais ne "bout" pas, c'est pour cette raison qu'il faut le faire "tourner"  en  cours de "cuisson"... Parfois, vers la fin de la "cuisson", ma mère extirpait quelques pièces du dessus avec la canne en bois de houx... En effet, lorsqu'elle était au lavoir, pendant que le linge "cuisait" ainsi , ma mère lavait sur la cale voisine les pièces de la "fournée" précédente où celles plus fragiles ne nécessitant pas le bouillant passage dans la lessiveuse... La "cuisson" était parfois réalisée sur la cuisinière bois/charbon de notre logement, alors, pendant ce temps là, ma mère vaquait à d'autres occupations domestiques : cuisine ; raccomodage ; pliage du linge sec et repassage ; soins des poules, lapins et pigeons ; équeutage/triage des haricots verts (pour les usines Estival et Glouanec), etc..., et parfois, simplement, elle veillait en tricotant... et de ces veilles, avec Blanchette, une vieille amie clocharde, je parlerais un de ces jours prochains... Dans les années 40 les livres d'enseignement ménager recommandaient l'usage de la lessiveuse sur fourneau bas, au charbon, au bois ou au gaz, avec un robinet de vidage (voir par ex : Augusta Moll-Weiss, 1934). De 1957 à 1975 je n'ai jamais vu un tel dispositif dans les lavoirs de Pont Aven, à ma connaissance toutes les lavandières utilisaient la même méthode que ma mère et décrite ici...    

      La Lessiveuse à pour origine un système à projection permettant une ébullition dite simple mis au point au début du XIXème pour blanchir le linge avec de la Chlorure de Chaux par Samuel Widmer (1767-1831) à la "Manufacture Royale de Jouy" (1760-1843). La "Manufacture des toiles de Jouy" a été implantée à Jouy-en-Josas, non loin de Versailles, sur les bords de la Bièvre, par l'indienneur allemand Christophe-Philippe Oberkampf (1739-1815), natif de Wisenbach, dans le Baden-Wûttenberg, aidé financièrement par le suisse du Roi au Contrôle Général des finances, Antoine Guerne, dit de Tavannes. Leur manufacture obtient de Louis XVI le titre de Manufacture Royale le 19 Juin 1783, ce qui lui permet de marquer aux armes du roi ses productions de toiles imprimées, et d'être dispensée du Contrôle de l'Inspection des Manufactures... En 1787, Oberkampf refuse la lettre de noblesse de Louis XVI, mais se fait élire maire de Jouy-en-Josas en 1790. Christophe-Philippe Oberkampf est le descendant d'une lignée de teinturiers luthériens du Wuttemberg. Il apprend le métier chez son père établi dans le canton Suisse d'Argovie (en allemand : Aargau) comme fabricant de toiles imprimées (indiennes), puis il entre comme graveur à la manufacture d'impression de Samuel Koechlin et Dolfuss, à Mulhouse. En 1758 il débarque à Paris et débute comme coloriste dans la fabrique (peut-être la Manufacture des Indes de France, voire la réserve de l'Arsenal Royal ???) du banquier (homme de banque en 1754) Jacques-Daniel Cottin, fils aïné de Daniel Cottin (1677-1756)... Son frère cadet, Frédéric Oberkampf, le rejoint dans la capitale en tant que maître graveur chez Antoine Guerne, dit de Tavannes.... En 1762 Christophe-Philippe Oberkampf, qui a alors tout juste 23 ans, est sollicité par Antoine Guerne, pour installer à Jouy une manufacture, ils s'associent donc... Au début le père Oberkampf leur apporte un important soutien logistique (dessins, planches gravées, échantillons imprimés, des plantes tinctoriales, des toiles et des recettes d'impressions codées), il vient même à jouy-en-josas... Christophe-Philippe Oberkampf fait alors évoluer les procédés habituels d'impressions : pendant les 6 premières années il utilise la technique classique de la planche de bois, puis celle de la planche de cuivre et enfin le rouleau de cuivre gravé en creux... Il adopte aussi le blanchiment des toiles au Chlore pour remplacer/éviter l'étendage sur les près. Oberkampf favorise également la mise au point d'une teinte de "Vert Solide" en 1 impression au lieu de 2. En 1770 les deux frères Oberkampf (Christophe-Philippe et Frédéric) obtiennent leurs Lettres de Naturalisation et deviennent Sujets Régnicoles (nationalité française !). Sous le Consulat (1799-1804) Christophe-Philippe crèe un cours de chimie à Jouy et y fait venir des enseignants renommés, tels Berthollet et Gay-Lussac. Samuel Widmer et son frère Gottlieb (auteur du "Mémorial de la Manufacture de Jouy") sont les neveux d'Oberkampf, les enfants du graveur Jean Widmer et de Sophie Oberkampf. Samuel Widmer (1767-1831), né en Argovie (canton Suisse), assiste son oncle Christophe-Philippe Oberkampf dans la fabrication des toiles peintes/imprimées. Il invente la machine à graver les cylindres en cuivre destinée à l'impression des toiles, une machine qui fonctionnait "en continu" et qui fût familièrement baptisée "Bastringue" par les ouvriers de la manufacture... Ce mot est incrusté dans mon vocabulaire courant : "Quel bastringue !!", pour "quel bordel !",  ou "quelle situation compliquée !"... Samuel Widmer anime le laboratoire de chimie de la manufacture et découvre, en 1808, le "Vert Solide", bon teint, cité ci-dessus... On doit aussi considérer le système de cuve à projection qu'il a développé, c'est l'ancêtre de la lessiveuse de ma mère !! Le descriptif de ce système correspond bien à celui, miniaturisé de cette lessiveuse, aussi nommée "Buanderie domestique", à savoir : le principe de la circulation de l'eau à travers le linge ; le double fond perforé et le  tube central permettant à l'eau chaude de s'élever depuis le fond et de se déverser en pluie "par le dessus", en cycle régulier constant ; la chaudière... Cette lessiveuse nous servait aussi, comme le Baquet, pour le plumage à l'eau bouillante des volailles, mais également pour la stérélisation des pots de confitures et des conserves de légumes. Pour ces  dernières les bocaux utilisés étaient "Les Parfaits"...  

     Je tiens à faire ici un petit clin d'oeil lavandier à mes anciens  profs du Département géographie de Paris 8-St Denis, et particulièrement à Thierry, mon pote Pontaveniste : j'ai découvert le plan/dessin d'une lessiveuse pédagogique pour illustrer la zone de convergence intertropicale/pot-au-noir, le contre alizés en altitude, la force de coriolis/accélération de Coriolis, le Jetstream subtropical (Canaries), l'équateur thermique... Pour plus d'infos, rendez-vous sur transquadra.pbase.com, ou http://m1.i.pbase.com/g3/83/462483/2/55907631.LESALIZES.jpg... 

     En 1783, Oberkampf choisit comme chef de son atelier de dessins un peintre très renommé à l'époque : Jean-Baptiste Huet... Avec les indienneurs, les graveurs sur bois et sur cuivre, un artiste de plus pour éclairer encore mes pérégrinations mémorielles Pontavenistes !! Jean-Baptiste Huet est né au Louvre (?!), à Paris, le 22 octobre 1745, il y décède le 22 Août 1811. Son père, Nicolas Huet, dit l'ancien (1718-après 1788), est alors peintre du Garde Meuble du Roi. Jean-Baptiste Huet, élève de Charles Dagomer (vers 1700-vers 1768) et du peintre-graveur Jean-Baptiste Le Prince (1734-1781) dont il suivra les conseils à partir de 1769, entre alors dans la mouvance de style Rococo et s'affilie avec le peintre et goguettier François Boucher (1703-1770), le maître de Le Prince...  Jean-Baptiste Huet se lie également avec le graveur Liègeois Gilles Demarteau (1722-1776) qui gravera nombre de ses oeuvres. G. Demarteau ami de Fragonard et de Van Loo... Membre de l'Académie St-Luc J-B Huet sera reçu à l'Académie Royale le 29/07/1769 comme peintre animalier. Il réalise également des cartons de tapisseries pour la Manufacture de Beauvais... Je vous invite à découvrir le cycle décoratif du  "salon des Huet" au Musée Nissim-de-Camonda, rue Monceau à Paris... Jean-Baptiste Huet excellait dans les  scènes pastorales et légères, les bergeries, et je retiens ici l'une de ses oeuvres en rapport avec mes recherches familiales actuelles, une huile sur toile 055 X 045 intitulée "Paysanne lavant près d'un pont" (id. musée du Louvre)... Selon C. Gabillot la famille Huet constitue "l'une des plus importantes dynasties de peintres du dix-huitième siècle"... Si Jean-Baptiste avait une grande notoriété celle de ses trois fils n'était pas moindre... en particulier Nicolas, dit Nicolas II (1770-1830) pour le distinguer de son grand-père cité ci-dessus... et, à un degré moindre, François "Villiers" (1772-1813) et Jean Baptiste, dit jean-Baptiste II (1772-1852)... ces deux derniers aussi peintres et graveurs.. Nicolas Huet II, peintre du Jardin du Roi, exécute pour le Muséum d'Histoire Naturelle plus de 350 vélins qui entrent dans la collection des Velins du Roi. Il excelle surtout dans les peintures d'anatomie et de zoologie. Entre 1771 et 1786 il illustre, entre autres, avec Jean-Gabriel Prêtre (1780-1845), membre de la Société Linnéenne de Paris et peintre à la ménagerie de l'Impératrice Joséphine (1763-1814) puis au Muséum, les volumes de l'"Histoire Naturelle des oiseaux" de Buffon (Georges-Louis Leclerc, Comte de Buffon, 1707-1788). En 1804 J-B Huet est nommé peintre du Muséum d'Histoire Naturelle puis chargé du cours d'Iconographie en 1822... Il travaille lui aussi pour l'impératrice Joséphine, l'égérie de Napoléon !! Au fil de mes recherches j'ai découvert les oeuvres de ces artistes et ça a fait du bien au natif de Pont Aven que je suis !!... Le travail de ces peintres-graveurs animaliers est absolument extraordinaire, et j'ai craqué pour la précision et la beauté de leurs "re-présentations" d'oiseaux !!

     En 1837, René Duvoir (...), inventeur-constructeur parisien, perfectionne le système de Samuel Widmer... On associe aussi le nom de ce dernier au "Thermosiphon", ou "Calorifère à eau chaude", l'ancêtre du chauffage central. Un rapport publié en 1860 indique qu'à la date de publication de l'ouvrage de Louis Figuier (1819-1894) le système définitivement adopté qui fonctionnait dans tous les établissements publics de Paris (hôpitaux, dispensaires, garnisons, lavoirs/bains, manufactures, etc) était  celui de René Duvoir perfectionné par Jules Decoudun (......), aussi inventeur-constructeur d'un "Hydromètre" et d'un "Photomètre"... système Decoudun à son tour modifié par Gay (Lussac ??). On trouve aussi dans la "Description des Brevets d'Invention" publiée en 1848 et dans le "Bulletin de la Société d'Encouragement" de 1849, la description d'un système de blanchissage sous le  titre : "Système de MM Bardel, Laurie et Duvoir, perfectionné par MM Ducoudun et Gay, qui peut être considéré comme le type suivant lequel sont construits tous les lavoirs publics de la capitale". Au cours des années 1860, des fabricants miniaturisent et simplifient les procédés industriels de René Duvoir et Jules Ducoudun, donc une miniaturisation du système utilisé dans les établissements publics de Paris, et proposent "La Savonneuse à circulation", c'est à dire la lessiveuse à champignon... soit une cuve/lessiveuse comme décrite partiellement ci-dessus au 3ème paragraphe, avec un double-fond perforé de 12 trous, un "champignon" percé de 13 trous sur son pourtour et soudé sur un tuyau de diamètre 33 (mobile) encastrable dans le manchon central du double-fond... La lessiveuse type des lavandières !!

     Les lessiveuses sont donc des cuves en acier galavanisé à chaud. Les premier brevets de galvanisation à chaud, au trempé, les premiers trempages, datent des années 1840, ils ont été déposés par le Français Stanislav Sorel (1803-1871), ingénieur-mécanicien associé au négociant Hector Ledru (...). La galvanisation est un dépot de zinc sur la tôle acier, par immersion dans un bain de zinc en fusion d'environ 450°... Le revêtement de zinc est chimiquement lié à l'acier de base car il se produit une réaction chimique métallurgique de diffusion entre le zinc et l'acier ou le fer (à 450°)... Cette gavanisation à chaud est réalisée après assemblage des éléments. Après trempage le zinc, en se refroidissant, cristallise et laisse apparaître en surface un joli "Fleurage"... Et sur ce fleurage, dans le fond de la lessiveuse de ma mère j'ai souvent découvert de drôles d'images parédoliques !! Le zinc est utilisé depuis l'antiquité, des bracelets datant de 5OO ans avant J-C ont été découverts en Grèce... Si l'on doit à Stanislav Sorel la "brevétisation" de la galvanisation à chaud, on doit aussi à un autre français, Paul-Jacques Malouin (1701-1778), de multiples travaux sur la chaux, l'oxyde d'étain, les amalgames de mercure et d'antimoine, d'étain, de plomb et de zinc. Docteur en médecine (à Reims en 1724 et Paris en 1730), Professeur de médecine au Collège de France, et médecin de la reine, membre de la Société Royale, Professeur de chimie au Jardin du Roi en 1745, membre de la Royal Society en 1753, puis nommé membre de l'Académie des Sciences en 1774. Professeur au Collège Royal en 1776 il occupa la chaire de médecine jusqu'à sa mort. Il a publié, entres autres, un "Traité de chimie, contenant la manière de préparer les remèdes qui sont le plus en usage dans la pratique de la médecine ", 1734, Paris ; un mémoire de "Pharmacopée chimique ou chimie médicale", en deux volumes, 1755 et 1760, Paris ; un autre mémoire "Analyse des eaux savonneuses de Plombières" en 1746. Dans une communication à l'Académie Royale de Paris, après de nombreuses années d'expériences dans l'étamage, J-P Malouin découvre en 1741 qu'un revêtement de zinc protége l'acier de la rouille et annonce en 1743 que "le revêtement obtenu par immersion de l'acier dans le zinc fondu a une tenue plus longue et résiste mieux à la haute température"... La découverte de Malouin précédait donc de 100 ans les travaux de Sorel... Le terme Galvanisation est lié à "l'Effet Galvanique" ou "Courant Galvanique" et au nom de Luigi Galvani (1737-1798), physicien Italien qui a, en particulier, étudié la production d'électricité par le contact de deux métaux différents. Mais c'est Sir Humphry Davy qui, lors de son étude de la pile zn-cu d'Alessandra Volta (1745-1827),  après avoir constaté que dans cette pile, composée d'électrodes de zinc et de cuivre, le cuivre était toujours protégé, a, le premier, proposé l'utilisation du zinc pour la "conservation du fer". Sorel s'est donc inspiré aussi des travaux de Davy. Sir Humphry Davy (1778-1829) est un physicien-chimiste britannique. Son père, Robert Davy, était graveur sur bois ! Elève de Rumford et de Grégory Watt, fils de James Watt, il devient membre de la Société Royale de Londres en 1803, et la préside en 1820... Il donne des leçons de chimie à l'Institution Royale créée par le Comte de Rumford et est chargé d'enseigner l'application de la chimie à l'agriculture... A partir de 1810 il a comme assistant Michael Faraday... Médaille Copley en 1805, Prix Napoléon de l'Institut de France en 1807, fait Chevalier le 09/04/1812 il est Médaille d'or Rumford en 1816 (prix créé par Benjamin Thompson, Comte de Rumford, exclusivement décerné à des scientifiques travaillant en Europe). La médaile Rumford a également été décernée, entre autres, à Michael Faraday (ex assistant de Davy) en 1846 ; Louis Pasteur, en 1856 ;  Antoine-Henri Becquerel, en 1900 et à Ilya Prigogine en 1976 (dont je recommande la lecture de "La nouvelle alliance", avec I. Stengers, 1979, Gallimard). En 1818 Davy est ordonné Baronnet par Georges IV et Médaillé d'argent de la Royal Medal en 1827... En 1807 et 1808, grâce à l'électrolyse, il isole le Sodium, le Potassium, le Baryum, le Strontium et le Calcium et démontre que les terres rares ne sont pas des éléments mais des Oxydes de métaux (il s'oppose alors aux théories de Cuvier)... En 1808 il découvre l'aluminium (amuminium) puis en 1813 l'Arc Electrique, qui transforme l'histoire de la lumière artificielle... ce qui lui permet aussi l'invention de la lampe de sureté à toile métallique, dite lampe Davy, pour la prévention des explosions dues au Grisou et au Poussier dans les mines de charbon... En 1824 Davy réalise la première utilisation de la protection Cathodique sur un navire de la Royal Navy : il fixe des clous en fer à l'extérieur, au-dessous de la ligne de flotaison, sur le revêtement en cuivre de la coque... le fer se corrodant plus facilement et plus rapidement sous forme de rouille que le cuivre lorsqu'il est en contact avec la coque, l'effet résultant est la réduction considérable de la vitesse de corrosion du cuivre... La biographie d'Humphry Davy est fascinante, je n'ai rapporté ici qu'une part infime et sélective de ses travaux... une part que je considère en partie "raccord" avec ma thématique lavandière... mais également, pour une autre part, avec l'histoire de mon marin de père (par ex : la ci-dessus protection cathodique "maritime") et avec mon activité d'éducateur technique à bord du vieux gréement "Le Jean Bart" (par ex : un carénage à l'étang de Berre, près de Marseille. Association Aquasso)... Selon Robert Hunt, in "Dictionary of National Biography", publié en 1888, Humpry Davy disait de lui-même : "Je considère comme une chance pour moi qu'on m'ait laissé beaucoup à moi-même quand j'étais enfant, et qu'on ne m'ait imposé aucun plan d'études particulier... ce que je suis je le suis devenu par moi-même"... L'autodidacte que j'ai été jusqu'à mon entrée dans l'univers universitaire ne peut qu'adhérer à de tels propos qui ne devraient pas déplaire à René Barbier (Paris 8 St-Denis) et Gaston Pineau (Univ. de Tours).... Sir Humphry Davy a publié, entre autres : "Eléments de chimie agricole", 1813 ; "Eléments de philosophie chimique", 1813 ; "Traité sur l'art de fabriquer le vin et de distiller les eaux de vie", 1819 et 1825. Les deux derniers ouvrages en éditions fraçaises... La passion d'Humphry Davy pour la composition de ballades et de vers l'a conduit aussi à  publier en 1795 "Les fils de génie", puis "On the mount's bay", "St Michael's mount", ces deux ouvrages sont des vers descriptifs, puis "Consolations en voyage, ou les derniers jours d'un philosophe", publié après sa mort, et "Salmonia", qui est un traité de pêche à la ligne, notamment des salmonidés, dans lequel il recommande la technique du Crimping. Ce traité de pêche raconte aussi ses voyages en France et en Italie. On dit de Davy qu'il était un pêcheur émérite... Je fais ici un autre petit clin d'oeil à Théo Bourhis, réputé pêcheur-chasseur braconnier Pontaveniste, qui m'a appris à élever des pigeons et dont je suis fier d'avoir été l'ami des buissons... et aussi à son frère qui a été mon premier maître en maçonnerie traditionnelle chez Eugène Le Dorze... Comment ne pas admirer Humphry Davy, un brillant bonhomme que je prend le risque de dire sérendipitiste... il épata Cuvier (malgré leur opposition) par ses capacités à produire, presque à la commande, des découvertes et des inventions !!... La sérendipité est selon Pek Van Andel et Danièle Bourcier : "... le don de faire des trouvailles ou la faculté de découvrir, d'inventer ou de créer ce qui n'était pas recherché dans la science, la technique, l'art, la politique et la vie quotidienne, grâce a une observation surprenante"...

     Après avoir trié le linge, généralement en 3 ou 4 catégories : couleurs (toiles moyennes courantes) ; vêtements de travail ; blanc (draps, torchons et autres grosses et moyennes toiles) ; couleurs (tissus délicats) ; lainages divers... ma mère "aménageait" la lessiveuse : placement du double-fond ; emmanchement du "champignon" ; répartition  des morceaux de savons (usés, cassés) et de quelques verres (12, 5 cl) de lessive sur le double-fond (cette combinaison était parfois impossible ou pas souhaitable)... Puis, après avoir fouillé méthodiquement chaque vêtement et secoué/défroissé chaque pièce de linge elle disposait les éléments dans la lessiveuse selon un principe précis, toujours le même ; 1) le plus sale et le plus "gros"  au fond ; 2) draps et serviettes ; 3) linge moyennement fin ; 4) linge fin (selon)... par couche... jusqu'à 1 ou 2 cm au dessous de la couronne du "champignon"... Ici le chargement de la lessiveuse concerne un mélange de linge (grosses et moyennes toiles, blancs et couleurs)... mais parfois ma mère ne chargeait que le blanc, draps et torchons, où seulement les vêtements de travail, et, idem, parfois avec exclusivement les "couleurs"... Elle tenait donc compte systématiquement de la qualité et des types de toiles mais également des teintes... la grande crainte étant la décoloration et le rétrécissement des pièces... Le linge n'était jamais tassé, mais simplement posé autour du "champignon". Sur chaque couche elle versait encore un peu de lessive et répartissait quelques morceaux de savon (lorsqu'il y en avait)... L'habitude était de compter environ 200 à 250 grammes de savon pour 10 kilos de linge., mais ce poids variant selon le type de linge ma mère "comptait avec son coup d'oeil"... Ensuite, à l'aide d'un seau, elle ajoutait l'eau jusqu'à la couverture de la dernière couche de linge, puis elle plaçait le couvercle. Par lessiveuse de 75 litres il fallait environ 220 grammes de lessive, soit environ 30 grammes pour 10 litres d'eau... Pour le trempage à l'eau de javel Lacroix (voir mes publications précédentes) le dosage habituel était d'environ 3 cuillèrées à soupe pour 5 litres d'eau froide, pour un bain d'environ 1/4 d'heure. Pour une cuillèrée à soupe arasée compter 15 grammes, soit 1,5 cl... Avant son chargement la lessiveuse était placée sur un trépied en fer forgé. Il fallait ensuite "démarrer" le feu selon un processus lui aussi  toujours identique : 1) placement du papier froissé (impératif), généralement des journaux (Télégramme, Ouest-France, Détective !!) ; 2) placement du "petit bois" (de fagots, de cageots, de résidus de menuiserie) sur le papier, juste ce qu'il faut !! Les jours "maigres" en "petits bois" on utilisait des morceaux de cartons ; 3) allumage du papier froissé (allumettes en boîte familiale Seita) ; 4) attisement de l'allumage. Une étape cruciale et parfois extrèmement difficile les jours humides ; 4) alimentation du feu avec du gros bois (planches cassées, branches sèches, plus rarement des bûches...). Une fois le feu lancé ainsi entre les pattes du tépied il fallait l'entretenir jusqu'à ce que les 75 litres d'eau parviennent à ébullition... Le foyer du feu devait être "tenu" entre les pattes du trépied... Les jours de grand froid ce poste était mon refuge, enveloppé par la fumée et la vapeur de "lessive", au plus près possible de la lessiveuse, je pouvais poser les mains sur le couvercle... ainsi j'assurais, au chaud, mon service de "gardien du feu" suivant les directives de ma mère... Elle, pendant ce temps là, à genoux sur le coussin de sa caisse à laver, plongeait ses mains dans l'eau glacée du bief (déversoir du moulin Limbourg), savonnait, brossait, essorait encore et encore, jusqu'à ce que, vaincue par l'onglée, elle se lève enfin pour venir aussi se réchauffer... une dizaine de minutes... et se remettait à laver... Je témoigne que certains jours c'était extrèmement dur... J'ai le souvenir de journées durant lesquelles l'eau gelait dans les bassines, mais celà ne suffisait pas pour empêcher ma mère d'aller laver... Prévoyante, lorsque mon père, qui chaque soir et matin tapotait le baromètre, et la radio annonçaient le risque de grand froid, elle s'arrangeait pour qu'il y ait une "lessiveuse à faire"... "Je vais faire une lessiveuse"...  Au lavoir, après avoir mis le linge à bouillir, elle attendait le cinquième ou sixième jet du "champignon"... le 1er indiquant l'atteinte du point d'ébullition, ma mère, autodidacte, permettait ainsi plusieurs cycles complets avant d'extirper quelques pièces bouillantes de la lessiveuse et de les jeter sur la cale... elle se précipitait ensuite dans sa caisse, saisissait une des pièces de linge bouillant, la plongeait dans l'eau, savonnait, brossait, essorait, et ainsi de suite, pièce par pièce... De cette façon elle parvenait à atténuer la morsure glacée de l'eau, elle "mitigeait" le chaud et le froid...

     Notre famille n'était pas riche, aujourd'hui on la dirait Quart-mondiste, très en dessous du seuil de pauvreté... et pour la "cuisson" du linge comme pour la cuisine et le chauffage il fallait beaucoup de bois, c'était une préoccupation                                      quotidienne, nous n'avions pas les moyens de l'acheter... Par ailleurs nous ne pouvions pas en stocker suffisamment...  Chaque jour je récupérais donc des cageots cassés chez la maraîchère, Mme Loreau, qui déballait sur la place aux cochons. Chaque mardi je faisais de même sur le marché aux légumes. A la "maison" je les réduisais en petits morceaux que je mettais en sacs.... Pour le gros bois je prospectais les chemins de campagne, les bords de l'Aven, les chantiers, etc... Je ramassais aussi des cartons que j'écrasais et empilais... Je devais aussi scier le "gros bois" ou le casser par longueur d'1m environ...  Et chaque jour on transportait ce bois au lavoir, juste la quantité pour une, deux ou trois cuissons maximum, soit pour environ 3 ou 4 heures de brûlage... notamment lorsqu'il y avait beaucoup de draps ou de "vêtements de travail"... 

   Le crépitement sec du feu, la fumée s'élevant lentement dans le ciel... Les bouffées de vapeur tourbillonnantes autour de la lessiveuse noircie... L'odeur de la lessive chaude... L'ambiance sonore du frottement de la brosse "chiendent" et du savonnage du linge mouillé... un cadre Bachelardien, presque idyllique, dans lequel je me sens et me suis souvent trouvé bien mais qui ne doit pas occulter le travail harassant de ma mère... J'ai beaucoup parlé de l'aide que je lui apportais, presque trop... le plus souvent, au fil de l'année, elle était seule, toutes les tâches lui incombaient, et elle assurait... elle a toujours assuré ! Et je n'ai pas encore fini de raconter ces tâches !!! 

 

KENAVO.     SIZIG LOEIS AR GARREG

Petite bibliographie

"Etat des techniques de production et de consommation dans l'agriculture et les arts ménagers d'une commune Bretonne", A. Albenque, in Cahiers du centre de recherches Anthropologiques, 1967, Vol 2, N° 2-3-4

"Savoir laver et repasser", Elisabeth Chouquet, collection "les activités ménagères", 1944

"L'art ménager français", P. Breton, Flammarion, 1952, Paris

"Larousse ménager", R.E Jeanne Chancrin, Larousse, 1955, Paris

"La mécanisation au pouvoir", S. Giedon, T. 3, "Les machines dans la maison",  éd Denoel-Gonthier, 1983, Paris

"Le manuel du foyer domestique. Cours pratique d'économie domestique", Augusta Moll-Weiss, A. Colin, Paris. J'ai déjà cité cette dame qui fut directrice et fondatrice de l'école libre et gratuite d'économie domestique et d'hygiène. Octobre 1899, Bordeaux.

"Histoire de la Manufacture de Jouy et de la toile imprimée au XVIIIème siècle", Henri Clouzot, 1928, Ed. Van Oest, Paris

"La grande encyclopédie. Inventaire raisonné des sciences, des lettres et des arts par une société de savants et de gens de lettres", T. 6, Ed. H. Lamirault et Cie éditeurs, Edition 1885-1902, Paris.....  BNF, par Gallica...

"Samuel Widmer", Marie-Nicolas Bouillet et Alexis Chassang, in "Dictionnaire universel d'Histoire et de Géographie", 1878.

"Les Huet : Jean-Baptiste et ses 3 fils", C. Gabillot, Ed. L. Allison, Collect. "Les artistes célèbres", 1892, Paris.

"La banque Protestante en France", Serge Chassagne, 1961, II, Paris

"La toile peinte en France au XVII et au XVIII siècles", Serge Chassagne, E. Depitre, 1912, Paris

"Les merveilles de l'industrie, 1867-69", Louis Figuier, T.2, Furne, Jouvet et Cie Editeurs, 1880, Paris. Très bel ouvrage !

"De la sépendipité dans la science, la technique, l'art et le droit", Cathy Champanhet. Bel ouvrage ! voir www.calameo.com

http://terresacree.org...... Association SOS Planète

http://cbaillat.skyblog.com

www.ecomusee-broceliande.com..... sur l'expo itinérante "Les laveuses"

www. christies.com

www.rtpcompany.com.... sur les coloristes de la RTP Compan             

http://codabou.wordpress.com/textes

Voir/visiter le musée de l'impression sur étoffes de Mulhouse

 

 

 

 

 

 

 

 

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Au Bleu Guimet ma mère lavandière à Pont Aven azurait le linge

     Dans la cité des peintres ma mère azurait !! A genoux dans sa caisse, quotidiennement, été comme hiver, elle jonglait avec les matières colorées... des laines, des cotons, des soies, quelques fois des lins, et même des polyamides... des rouges, des bleus des verts, des jaunes, des gris, des noirs, des blancs... des familles lingères fatiguées d'avoir été portées, suppliciées, parfois déchirées, souvent souillées, chargées de sueur, les exhalations du labeur, tristes d'avoir été tachées, un peu raides et faisant grise mine, presque vexées, désabusées, chiffonnées... et dans l'attente impatiente d'être lavées... je les enttendais presque crier cette impatience et leur détresse... et je crois bien que ma mère les entendait aussi, en vérité j'en suis sûr ! Une multi-coloritée fanée que ma mère triait respectueusement en solitaire (quelquefois avec moi, petit-enfant, pré-ado, puis jeune ado)... comme pour préserver l'intimité... un peu comme en amitié... il est vrai qu'elle connaissait certains vêtements depuis longtemps, de même certaines lingeries et draperies... le pantalon de Paul, les chaussettes de Marc, le slip de Joseph, la culotte de Sylvie, le gilet de  Michel, les draps du couple Ambroise... Dans ces moments là des vies se racontaient, et que l'on veuille bien me croire : le linge sale ça parle... ça dit en un flot de mots avalants les choses de la vie, une logorrhée chuchotée pour un soulagement partagé... La profonde vérité sur les commérages au lavoir est ici... le linge parle beaucoup de sa vie au foyer, au milieu des siens... il raconte ses journées de travail, ses sorties "en solitaire", ses loisirs en famille... le linge de service et le peuple des habits, ainsi confiés pour être lavés, se confient au secret de la lavandière au coeur tendre... Et, il ne faut pas se laisser tromper, au lavoir jamais il n'est dit du mal...

      En règle générale ma mère triait le linge sale à la  maison, dans la cour arrière du 14 rue des meunières... Il y avait les jours du "blanc" et les jours de la "couleur". Les jours du "blanc" étaient ceux consacrés aux draps, aux torchons et autres linges en toile qui ne déteignaient pas et supportaient la cuisson. Les jours de la "couleur" étaient  réservés aux vêtements de travail et aux matières un peu rudes, les "couleurs" qu'elle triait aussi par "risque de déteinte". Mais pour chaque journée de travail au lavoir ma mère réservait également un temps pour le linge délicat - lainages, soieries, polyamides, etc - qui était traité différemment pendant que l'autre tri, "blanc" ou "couleur", cuisait ou trempait (pré-traitement avant cuisson, javelisation et azurage après lavage). Son triage était technique, elle répartissait les pièces sales dans de grandes bassines. Parfois le linge trié était directement "mis à tremper" ou chargé dans la lessiveuse pour une "cuisson" sur la cuisinière bois/charbon règlée "à petit feu"... Le lendemain, après avoir préparé le petit déjeuner pour ses 3 hommes (mon père, moi, et mon frère utérin Louis), ma mère chargeait sur sa brouette ce linge pré-traité, et donc mouillé, et la "roulait" jusqu'au lavoir. Elle faisait souvent deux tours... Toutefois, le plus souvent - selon les circonstances, le volume de linge et la météo -, la "cuisson" et le "trempage" étaient réalisés sur le site du lavoir, alors le linge transporté était sec, et donc moins lourd. Pour ma lavandière de mère chaque journée de travail durait, régulièrement et au minimum, 16 à 17 heures !!

     Le jour du "blanc" était aussi celui de l'eau de javel et du Bleu Guimet. Après la cuisson le linge était extrait de la lessiveuse et jeté sur la cale de lavage, devant la caisse à laver en bois (fabrication artisanale maison cette caisse est aussi appelée Agenouilloir ou Carosse dans d'autres régions). Cuit à la maison ce linge avait eu le temps de "refroidir", mais cuit sur place, au lavoir, il était jeté "bouillant" sur la pierre, ça éclaboussait... je me suis souvent légèrement brûlé ainsi... Ma mère s'agenouillait sur le coussin de son Carosse et brossait, savonnait, rinçait dans l'eau du bief, essorait par torsion, et recommençait à brosser, savonner, rinçer, essorer... et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle estime le linge décrassé, lavé, enfin propre... elle le jetait alors dans une grande bassine posée à une "portée de bras", ou le mettait en tas à proximité... Une fois la lessiveuse vidée ma mère quittait sa caisse, défroissait chaque pièce lavée en la secouant énergiquement puis la jetait dans une autre grande bassine remplie d'eau puisée avec un seau dans la rivière... A cette eau avait été préalablement ajoutée une dose de "javel Lacroix" variable selon le volume du trempage et le type de linge. La durée de ce trempage à l'eau de javel variait, ma mère n'avait pas de règle absolue, son coup d'oeil lui donnait la marche à suivre... Ensuite, après un nouveau cycle de rinçage/essorage manuel, le linge blanc passait systématiquement dans un trempage au Bleu de Guimet.

     J'ai longtemps confondu le Bleu Guimet avec le Bleu de Methylène ou Chlorhydrate de Tétraméthylthionine, dont la base est un ammonium obtenu par l'action de l'Oxyde d'Argent... base appelée Bleu Borel... C'est un colorant basique progressif dangereux pour la santé et l'environnement...

     Le Bleu d'Outre-mer était autrefois extrait exclusivement du Lapis-lazuli, une pierre semi préciieuse utilisée en bijouterie et ornementation. Ce n'est qu'à la fin du moyen-âge que la méthode d'extraction de la couleur bleue de cette belle pierre est découverte. Le nom d'Outremer provient de l'appellation Azurro Ultramarino, "le Bleu d'Au-Delà des mers". Le Lapis-Lazuli (pierre d'azur), qui provenait principalement d'Afghanistan, atteignait jadis le prix de 2OOO francs la livre (soit environ 13119 euros !!), un prix alors très voisin de celui de l'Or !! La recherche d'un produit pigmentant  "Bleu outre mer" à moindre coût trouve ses origines en 1787, quand GOETHE découvre le premier la formation d'une matière bleutée sur les parois des fours à Soude. Puis c'est au tour du sieur Tassaert, en 1814 - alors chimiste et directeur-fondateur de la Fabrique de Soude de la Manufacture de Saint Gobain, à Chaunay - de faire le même constat. Je dois indiquer ici, comme un clin d'oeil à tous les marins du monde, dont évidemment mon père, que ce chimiste, ancien élève de Nicolas Vauquelin, a aussi collaboré avec le physicien Augustin Fresnel (1787-1827), alors secrétaire de la Commission des Phares depuis 1819, pour la mise au point des coulées de verre nécessaires à la réalisation des "Lentilles à échelons" équipant les phares maritimes, et dont le premier a été allumé selon ce procédé en 1823 à Cordouan, en Gironde. On doit l'invention de ces "Lentilles à échelons" au Comte de Buffon, dès 1745. Par ailleurs, pour mémoire, et encore pour faire référence au monde de la mer, je rappelle que la Soude est obtenue par le traitement à haute température du sel marin, selon un procédé inventé en 1791 par Nicolas Leblanc (1753-1806). Nicolas  Vauquelin (1763-1829), pharmacien et chimiste, est chargé de l'analyse de la matière découverte par Goethe et confimée par Tassaert, il montre alors la grande proximité chimique avec le pigment du Lapis Lazuli. Lors de la séance du lundi 22 novembre 1813, à l'académie des Sciences, Nicolas Vauquelin présente son étude et démontre ainsi les possibilités de fabriquer artificiellement de l'Outremer. On doit aussi à Vauquelin la découverte, entre autres, de deux éléments chimiques ; le Chrome en 1797 et le Beryllium en 1798. En 1809 il isole le principe actif du tabac (nicotiana tabucum), la Nicotine (alcaloîde volatil), puis découvre la Pectine et l"Acide Malique dans les pommes. En 1824 la société d'Encouragement pour l'Industrie Nationale lance un prix pour la découverte du "Bleu Outremer Artificiel". Deux conditions sont posées pour cette invention : 1) réunir toutes les qualités que l'on reconnait au Lapis Azuli ; 2) que le procédé de fabrication n'excède pas le prix de 300 frs le kilo dans le commerce. En 1825 aucune invention n'étant annoncée, le prix est reconduit. Le but est finalement atteint par Jean-Baptiste Guimet avec un composé chimique de son invention... Guimet, fils d'un architecte, est ingénieur des Ponts et Chaussées... il est né en 1795, jugé et admis à l'école Polytechnique à 17 ans, il en sort en 1816... En 1817 il intègre le Service des Poudres et Salpêtres de l'Arsenal de Paris, puis la Poudrière Bouchet, près d"Arpajon. En 1825 il est nommé commissaire adjoint aux Poudres à Toulouse. L'année suivante il épouse Rosalie (dite Zélie), fille du peintre paysager jean-Pierre Xavier Bidauld, et elle-même peintre et élève de Girode. Jean-Baptiste Guimet est nommé président de l'Académie des Sciences en 1852. Il crèe, en 1855, la Compagnie des Produits Chimiques d'Alais et de la Camargue, connue aujourd'hui sous le nom de PECHINEY. Son fils Emile (1836-1918) prend sa succession en 1860 à la tëte des usines du  Bleu Outremer créée en 1831 à Fleurieu-sur-saône, puis assure la présidence de PECHINEY de 1887 à 1918...

     Le composé chimique inventé par Guimet obtient le prix de la Société d'Encouragement pour l'industrie Nationale (6000 frs Or), le 3/11/1928, puis les médailles d'Or à Londres en 1851,  New York en 1853 et à l'Exposition de Paris en 1934. Ce composé sera livré soit sous forme de poudre, soit aggloméré en boules, cubes ou rectangles... INGRES en  fit l'essai et l'utilisa en poudre pour peindre la draperie del'une des principales figures de la Représentation de l'Apothéose d'Homère sur le plafond du musée Charles X au Louvre.

     L'Outremer Guimet a toujours été considéré comme un pigment parfaitement sûr et inoffensif pour l'organisme et à longtemps été utilisé comme coloration ou azurage de certains aliments, cosmétiques et produits pharmaceutiques (cachets et onguents contre les affections respiratoires !!)... mais également pour l'azurage du papier et la fabrication des encres d'imprimerie, les papiers peints, les revêtements de sol, les cuirs, les caoutchoucs, les matières plastiques, les savons, les apprêts... Dans le cadre de mes activités techniques professionnelles - conduite de chantier de rénovation, de restauration patrimoniale et de création, de formation et éducation technique - j'ai très souvent utilisé cette poudre bleue pour colorer des enduits à la chaux (sable/chaux blanche/Bleu Guimet) et réaliser des fresques "en plein", mais également comme marqueur pour le repérage des infiltrations d'eau et des circuits égoutiers... et encore pour le poudrage des cordeaux "à taper" ou "à tracer"... Il y a quelques années, en 2008, j'ai trouvé, sur un chantier d'insertion dont j'assurais l'encadrement, une caisse chargée de quelques centaines de boules Guimet, non enveloppées... le site était celui du Fort Joffre (rebaptisé ainsi par la France, après la guerre de 14-18 et la restitution de l'Alsace ), l'une des 13 fortifications de la ceinture de défense élaborée en 1870 autour de Strasbourg par les armées de l'Empire Allemand... Ces boules de Bleu Guimet étaient vraisemblablement destinées au service de buanderie/lingerie de la garnison... Une "trouvaille", presque magique, imprégnée de romantisme malgré le cadre martial... qui a alors agit en moi aussi sensiblement et profondément que "la madeleine de Proust",  et réactivée mes multiples sensations et perceptions vécues lorsque j'accompagnais au lavoir Limbourg, à deux pas du Pont, les dures journées de "buées" de ma mère lavandière...

     En Bretagne, à Pont Aven, dans les années 50-60-70, le Bleu Guimet utilisé par ma mère était vendu par les droguistes sous forme de petits sachets. La poudre non compactée était enveloppée dans un petit carré de tulle/mousseline ligaturé très serré, en "col", avec un fil de coton. Si je me souviens bien ces sachets étaient emballés par lot de trois ou quatre dans une boîte bleue et blanche en carton !! Dans les années 60-70 le Bleu Guimet était distribué par la société anglaise Reckitt et Colman. Les nombreux artistes qui s'activaient dans les rues et alentours de Pont Aven utilisaient peut-être cette poudre bleue ensachée, je ne sais... mais, bien sür, j'aime à penser qu'ils côtoyaient ma mère, au moins lors de leurs achats dans les drogueries !! Ma mère lavait peut-être le maigre bagage linger et vestimentaires de certains d'entre-eux, je ne sais pas non plus... Ceux que j'ai connu se débrouillaient seuls... en "célibataire" !!

    Pour réaliser l'azurage du linge blanc ma mère remplissait une ou deux grandes bassines en "plastique/caoutchouc" avec de l'eau "froide" de rivière, évidemment propre. Dans la bassine un sachet de Bleu Guimet était "ancré" par un fil coton attaché par son "col" et relié par l'autre bout à l'une des poignées, on pouvait donc le retirer facilement, il ne pouvait couler, ni marquer le linge en s'y attachant... On aidait la poudre à se délayer en remuant l'eau avec la main, et en secouant le sachet au bout du fil... Ce n'est qu'ensuite, lorsque plus aucune lignée bleue n'apparaissait dans l'eau, que ma mère y étalait le linge, propre et bien rinçé du trempage javelisé précédent... elle  brassait doucement, presque mollement, chaque pièce... la durée de ce "trempage-brassé" variait et, là encore, c'est le "coup d'oeil" expérimenté de ma mère qui décidait... en général ce trempage était assez court, une dizaine de minutes au grand maximum, en fonction de la matière et de sa texture... le coton, par exemple, est plus absorbant... de mëme que le linge blanc neuf... Chaque pièce de linge était alors rapidement essorée, défroissée par secouage, et étendue sur un chevalet voisin, en bois et de fabrication "artisanale familiale"... Dans le processus d'azurage le défroissage et l'étendage doivent être menées rapidement pour éviter le risque de l'accumulation de bleu dans les plis, le zonage ou le pointillisme bleuté... Le lavoir public Limbourg, situé au centre ville, loin des étendues d'herbe et  ne pouvant recevoir un étendoir traditionnel à linge (corde tendue entre deux points d'attache et soutenue par une perche), notre famille a créé ce type d'égouttoir mobile sur chevalet que l'on pouvait, "à la demande", coupler et relier avec des perches transversales, ce qui offrait par module, au minimum, 1 à 2 m² d'étendage à plat. De temps en temps le linge étendu ainsi était déplacé sur l'installation afin d'améliorer la "qualité" de l'égouttage et du sèchage... ce système valait autant pour les draps !! Seul le linge blanc, ou très clair, était azuré... L'azurage au bleu augmente la luminosité du linge blanc parce qu'il absorbe les ultraviolets, c'est donc un effet d'optique qui ne vaut pas pour le linge de couleur forte... Ce type d'étendage était donc adapté aux besoins localisés d'une lavandière très expérimentée... Ma mère organisait aussi ses périodes de travail au lavoir en fonction de la durée du jour, le lavoir n'étant pas éclairé... A la fin de la journée elle chargeait sa brouette et transférait la totalité du linge lavé à la maison... et l'épinglait sur l'une des cordes tendues dans l'arrière cour ou la pièce "à vivre" de la rue des meunières... le sèchage du blanc azuré continuait ainsi toute la nuit., et parfois toute la matinée selon la météo, la saison... Son travail de lavandière bouclé ma mère pouvait alors préparer et servir le diner pour ses trois hommes de retour à la maison !!

     Beaucoup de peintres ont "traité" le thème des lavandières, ainsi : Gauguin ; Octave Tasseart ; Frits Thaulow ; Henri-Emile Vollet ; Max Jacob ; Paul-Emile Pissaro ; Henri-Alphonse Barnoin ; Edwar Hopper... et vraisemblablement beaucoup d'autres encore, plus ou moins connus... il ma semblé que tous ceux-ci  traitaient cette thèmatique de loin... d'un point de vue lointain... comme s'il leur fallait garder une distance... ne pas se risquer à entrer dans l'intimité du linge... comme si les couleurs au milieu desquelles les lavandières oeuvraient étaient trop souillées... trop humaines... et ne rayonnaient plus suffisamment... Je ne sais... Je suis légèrement troublé, c'est tout. Mon vécu "Lavandier" trompe peut-être ma lecture des oeuvres artistiques et ma compréhension de l'ouvrage de l'anthropologue Mary Douglas !

     Tous les jours ma mère jonglait avec les couleurs.... une jonglerie au sens propre !

 

Petite Bibliographie

"Le Bleu Outremer, invention d'un pigment", Daisy Bonnard,, in La revue du marché des arts et métiers, septembre 2006, n°46-47

"Mémoire sur l'Outremer Guimet", Daisy Bonnart, CNAM-CHDT, DEA en histoire des techniques, sous la direction de Liliane Hilaire-Perez

www.culture.gouv.fr/public/mistra/palsssri_fr     sur Guimet

collections.bm.lyon.fr    sur Guimet in Le Progré illustré

http://centreartisanalbleuguimet.fr

httpp://cuf.fournier.pages-orange.fr   sur l'exposition "Le Bleu au fil des siècles", janvier 2009

Fond Cartolis.org sur www;culture.fr

KENAVO                                                                                       SIZIG LOEIS AR GARREG

 

 

 

 

 

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