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lundi, 17 février 2014

La brosse "chiendent" de ma mère lavandière

 

      Le monde de mon enfance Pont Aveniste est celui des univers variès de l'eau ; l'univers de l'eau douce et claire de ma mère lavandière ; celui de l'eau salée et épaisse de mon marin de père ; celui de l'eau saumâtre chargée et de leur union à Pont Aven...(!!) et de ma venue à la vie, né Breton en Bretagne sous le signe zodiacal du Poisson... Et, si je n'ai que peu navigué dans l'univers d'eau salée de mon père, j'ai très souvent baigné dans celui de ma mère... J'ai la "mémoire" de ces univers d'eau là, ils sont contenus ancrés en moi... et ils drainent et hydratent encore ma perception du monde...  

    "C'est près de l'eau et de ses fleurs que j'ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation..." écrit Gaston Bachelard (1). Chaque univers d'eau exhale un "souffle odorant" particulier, une athmosphère spécifique localisée...  Ainsi l'ambiance d'eau douce du lavoir différe de celle de la fontaine, comme celles d'eau salée de la cale de carènage et des canaux des parcs à  moules... sur les rives et le long des berges de l'Aven, d'amont en aval jusqu'à son embouchure sur l'Océan, entre Port Manech et Kerfany. Pour Bachelard "le pays natal est moins une étendue qu'une matière ; c'est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière. C'est en lui que nous matérialisons nos rêveries ; c'est par lui que nous demandons notre couleur fondamentale". Mais toutes les eaux "soufflent" de même leurs différences situées.. leurs nuances écosytémiques et leurs variances olfactives...

   Le nom lavandière, repéré au XIIème siècle dans la littérature étymologique, viendrait du latin "lavare", laver (980)... Ce nom est aussi donné à un petit oiseau (19 à 27grammes pour 17 à 19 cm) ; la bergeronnette - Motacilla Alba ou Motacilla Flava -, aussi appelée "hoche-queue"... facilement reconnaissable à sa tête enfoncée rythmant ses pas rapides, sa queue relativement longue animée d'un hochement caractéristique... un peu comme la gestuelle de la lavandière qui utilise un battoir... Elle fréquente typiquement les abords des eaux tranquilles, le long des routes, les parcs et jardins... c'est un insectivore sociable qui vit en bande... Le nom bergeronnette (XIIIème), venant de berger, lui est donné aussi parce qu'elle accompagne le bétail dans ses déplacements, profitant des insectes que les animaux ne manquent pas d'attirer ou de faire sortir des herbes qu'ils foulent de leurs sabots... La bergeronnette symbolise  "les enchantements de l'amour"...!

   Depuis les années 1600, dans l'Hérault, à Grabels, un petit village niché dans la garrigue, près de Montpellier, des femmes, les Bugadières - de bugada, "industrie de la lessive" -, ont consacré leur vie à laver le linge des maisons bourgeoises, administrations, écoles et hôpitaux Montpelliérains. Elles étaient organisées en véritable industrie artisanale "municipale" de lavage, une forme de compagnonnage. On peut dire que ma mère était également une artisane, une entreprise uni-personnelle dans le sens actuel d'auto-entreprise. Elle possédait en propre son matériel, ses outils et gèrait seule sa clientèle Pont Aveniste de particuliers.

    L'essentiel de son matériel et de son outillage professionnel était composé par ; une caisse à laver en bois ; un chevalet d'égouttage en bois ; deux lessiveuses en métal galvanisé ; deux trépieds en fer forgé ; des bassines et des seaux de toutes tailles, en matière plastique/caoutchouc ; un bâton "touilleur" en bois de houx ; un jeu de différentes brosses en fibres de nylon et en fibres de chiendent ; et, un stock d'épingles à linge en bois de hêtre ou de bouleau. Elle n'utilisait jamais le battoir. A ce matériel il fallait évidemment ajouter les différents produits de lavage ; des lessives ; des savons ; de l'eau de javel ; du bleu Guimet ; un détachant anti-rouille type Rubigine (sté Idéal) ; et des allumettes en boite "familiale"... De cette liste "à la Prévert"  considère au moins trois objets qui "signifient" (sémiologiquement) une  lavandière, et ici particulièrement, ma mère artisane ; 1) sa caisse à laver en bois ; 2) sa lessiveuse avec double-fond et champignon, et ; 3) l'une de ses brosses "chiendent"... La caisse à laver était une réalisation familiale, elle était fabriquée soit par mon père avec du bois de récupération, soit par moi, après avoir appris de lui et apporté quelques menus "perfectionnements"... La lessiveuse en tôle galvanisée était de marque "La couronne" ou "Léopold La couronne", son double-fond était percé de 24 trous et le champignon de 12 trous en périphérie de sa couronne... Selon le type de lin à laver ma mère choisissait ses brosses... celles en fibres de nylon blanc, plus "souples", pour les tissus réputés fragiles, et celles dites "chiendent" pour les toiles plus grossières. Mais, évidemment, dans un passé plus lointain seules les brosses à fibre de chiendent étaient disponibles pour ce travail...

     Le chiendent - Elytrigia Repens ou, anciennement, Agropyron Repens -, ou chiendent rampant, porte aussi des noms moins connus comme "herbe de charlatan", "mèche de chandelle", et même "remords de conscience". C'est une plante herbacée vivace de la grande famille des graminées, aujourd'hui dénommées poacées (d'après le genre Poa : les paturins). Il est adapté aux climats tempérés et frais. Le chiendent a de nombreux cousins qui lui ressemblent, mais c'est lui que l'on appelle aussi "Chiendent officinal", de loin le plus répandu... il doit son nom vernaculaire au fait que les chiens - mais aussi les chats et de nombreux animaux sauvages - mangent ses feuilles pour se purger. Utilisés depuis longtemps en médecine naturelle, ses rhizomes, en infusion ou en décoction, ont un effet diurétique reconnu. Le chiendent est originaire d'Europe et d'Asie Occidentale, il a suivi les hommes dans ses pérégrinations autour du monde et de ses cultures céréalières. Cette gramine pérenne de longue durée est capable de se reproduire végétativement (par ses zhizomes) et sexuellement (par ses graines). Adulte il atteint une taille d'environ 40 à 150 cm. Chaque tige porte habituellement de 25 à 40 graines, groupées dans des épis bleu-vert de 5 à 30 cm de long. Ses rhizomes sont des tiges souterraines élancées de 1,5 à 5 mm, lisses, de couleur blanche à jaune paille. Ils sont traçants, à pointe dure capables de traverser des pommes de terre de part en part ! Des noeuds d'où partent des rhizomes secondaires, ou les nouvelles pousses, sont présents sur toute la longueur de chaque rhizome. Selon certaines études, un plant de chiendent pourrait produire jusqu'à 154 mètres de rhizomes et 206 nouvelles pousses. En retournant une prairie de trois ans, on peut trouver, sous un seul mètre carré, pas moins de 3 kilos de rhizomes, d'une longueur totale de 495 mètres, munis de 25000 bourgeons !! La plupart de ces bourgeons restent dormants jusqu'à ce qui'ils soient réveillés par les travaux de sol, et un petit bout de quelques centimètres peut suffire à produire un nouveau plant.. La croissance annuelle des rhizomes peut représenter jusqu'à 3 tonnes par hectare de matière sèche ! Ce dense réseau de rhizomes et de racines fait du chiendent une plante idéale pour la retenue des sols sur les rives et sur les pentes, et donc pour diminuer les pertes dues à l'érosion. Par ailleurs il est démontré que le chiendent est très efficace pour récupérer les éléments nutritifs, comme l'azote des espaces égoutiers et d'épuration. Selon jean Duval, agronome (2), pendant la 1ère guerre mondiale, en temps de disette, le pain de chiendent était populaire dans le sud de l'Allemagne. Les graines autant que les rhizomes étaient utilisés pour produire une farine nourissante qui remplaçait le blé aussi bien que d'autres grains...

   Le défaut majeur de la brosse chiendent est la relative rapidité de l'usure de ses fibres. Je ne me souviens pas clairement de la durée de vie des brosses utilisées par ma mère, mais il me semble que certaines, malgré tout, et notamment leur utilisation quotidienne sur des tissus généralement assez grossiers, n'étaient réformées qu'au bout de deux années, voire trois... mais je n'ai aucune certitude. Parfois nous réutilisions ces brosses réformées pour des travaux de bricolage ou de jardinage. J'ai le souvenir de brosses particulièrement usées en bout, du côté extérieur, c'est-à-dire vers le "dehors du corps" si l'on considère les mouvements du bras et de la main... le truc étant alors de faire pivoter la brosse pour garder la main et retarder encore un peu la réforme, au moins jusqu'au plus près de la prochaine paye !! Ces brosses étaient très écologiques, du moins par rapport à celles en fibres de nylon...

     Selon une source Académie Française le 1er usage du mot Brosse aurait été donné en 1694, et la 2ème trace d'usage daterait de 1762... Mais le Nouveau Dictionnaire Ethymologique Larousse (1968) donne au mot Brosse le XIIème siècle, depuis "Broussaille", encore dans les noms de lieux (J. de Meug, 1265), et trouve une origine, obscure, dans le latin populaire "Bruscia"...  

     Les rhizomes du  chiendent décrit ci-avant étaient utilisés pour la fabrication des brosses-violon à laver le linge mais également pour les brosses de pont de la marine.. mon père, lorsqu'il était mousse, puis matelot, à sûrement "taté" de ces corvées de brossage !!  Capucine Cosnier du Parc Naturel du Morvan (3), rapporte le témoignage d'un ancien ouvrier en brosserie : "on arrache le chiendent, celui qui trace, pas celui qui fait des chapelets de boules... On lave les racines, on les écorce... Après on les passe dans la brosse et on les maintient avec un fond, le dos de la brosse, qu'on fixe sur le corps de la brosse". Selon le collectage ethnologique de Mlle Cosnier, il fallait percer 80 trous (8 rangs de 10) dans la monture pour enfiler les petites touffes de fibres (rhizomes)... et plus de 20 opérations manuelles étaient nécessaires pour fabriquer une brosse "chiendent"... Dans l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert on peut trouver la description suivante ; "En pliant le poil (où le rhizome) en deux et en le faisant entrer en force, par le moyen d'une ficelle qui prend le poil au milieu, dans des trous d'une petite planche de hêtre mince, sur laquelle cette ficelle se lie fortement. Quand tous les trous sont remplis, on coupe la soie égale et unie avec de gros ciseaux, ou des forces...". Cette description technique, pour la brosserie en poils, est assez proche du processus adopté pour le montage du chiendent sur les corps de brosse à laver le linge. J'ai pu observer ces montages, in situ, lors de mes visites à l'Atelier de brosserie de l'Association des Aveugles et Handicapés Visuels d'Alsace et de Lorraine, à Strasbourg. Ici la ficelle est remplacée par du fil maillechort fin, que l'on peut nouer à la main ; les trous  traversent le corps de brosse... Ce corps est façonné à partir de diverses essences de bois locaux, les plus utilisées sont principalement le hêtre, le chêne, le poirier et le frène... Le pliage en deux, en leur milieu, des petits bouquets de fibres de chiendent est appelé loquet, ce sont ces loquets qui sont enfilés par les trous pour former la garniture. Une fois la garniture montée le dos de brosse est agraphé, ou collé, au corps. La garniture de la brosse-violon (18 cm X 5 cm de large) est ensuite, comme geste final, arasée à 30 ou 45 mm... C'est ce type de brosse que ma mère lavandière utilisait...

     Comme je l'ai déjà écrit, jamais je n'ai vu ma mère battre le linge, elle ne possédait d'ailleurs pas de battoir... mais je l'ai vu brosser, brosser et brosser encore, toute la journée, à genoux sur le coussin de sa caisse... Et brosser c'est beaucoup bosser, presque une aliénation, une serviture de tous les jours, presque banale... des journées harassantes qui filent comme comme ça, tout simplement, au cours des années, sans gémissement, sans plainte... Elle ne portait jamais de gants, ses mains étaient très blanches, sans aucune callosité... comme si l'outil ne la blessait pas et ne pouvait marquer ses mains... et pourtant je l'ai compris vite, très tôt, sa souffrance était grande et ancienne.... une profonde souffrance au long-cours. Pourquoi aurait-elle battu le linge ???

     Depuis la brosse de ma mère lavandière j'ai découvert une plante envahissante, une plante de mauvaise réputation, et surtout une plante méconnue, qui se développe avec ardeur dans le secret de l'enfouissement  et qui pourtant ne se cache pas... Une graminée que j'ai pourtant détesté et souvent jeté au brûlage... une plante qui m'a donné de la peine lorsqu'il fallait que je prépare la terre pour des plantations nouvelles... et c'est encore ainsi lorsque je me plonge dans des recherches généalogiques et que je tente la reconstitution "ethno-familiale"... Un chiendent pour un "maudit chien jaune", comme dirait mon père... mais une plante que je connais mieux désormais et dont je demande à chacun de la regarder avec plus d'attention...   

     "Si on asperge d'une infusion de chiendent un lieu visité par le démon, celui-ci se retire à jamais : c'est la plante du désenvoutement".

    

Petite bibliographie :

(1) "L'eau et les rêves, essai sur l'imagination de la matière", Gaston Bachelard, 1942, Paris,Ed José Corti

(2) "Moyen de lutte au chiendent en production biologique", Jean Duval, agronome.... www.organicagcentre.ca

(3) Texte de Capucine Crosnier sur le site du Parc Naaturle Régional du Morvan

Expo "La brosserie, un savoir-faire tabletier à découvrir", 26/10/2011 au 16/04/2012 au Musée de la Nacre et de la Tableterie, communauté des écomusées des Sablons... www.musée-nacre.com

"Ministère de l'Agriculture, de l'Alimentation et des Affaires Rurales. Le chiendent", sur le site www.omafra.gov.ca/french/crops/facts/quackgrass.htm

"Etudes botaniques Québécoises", Jacques Rousseau, Jardin Botanique de Montréal-Université de Montréal-Institut de Botanique, 1945.... en particulier le chapitre "Le folklore botanique de Chaughanawaga", par J. Rousseau.... une superbe étude surprenante sur une réserve Iroquoise des berges du Saint Laurent...

"Production , commercialisation et utilisation du chiendent en brosserie", Jean Partensky, avant propos de L. Hervouet

Voir aussi le site : http://www.terrevivante.org/468-le-chiendent.htm

Et, comme un coup de coeur, le site de l'association des Aveugles et Handicapés Visuels d'Alsace et de Lorraine :                www.aaal-asso.com..... et téléphone 03.88.36.03.77

 

Kenavo                                     Sizig Loeis Ar Garreg      

 

   

    

     

    

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