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samedi, 08 février 2014

Les paniers en noisetier de mon père, Guillaume Joseph Le Garrec, marin breton

      Le premier embarquement de mon père, Guillaume Joseph Le Garrec, marin Breton (matricule définitif n° 16831), né à Moélan sur Mer le 14 février 1905, date du 22 avril 1918... il avait donc 13 ans !! Premier embarquement officiel, avec le consentement de son père, comme mousse (n° matricule provisoire 7070) sur un bâteau de pêche du port de Doélan (29), le "Perds pas courage !"... Et ce courage il l'a eu jusqu'à ce qu'il soit déclassé de la marine le 14 février 1953... et encore longtemps après !!  De 1918 à 1953, soit 35 années, il a donc été Quartier Maître Chef (chouf) spécialité Gabier dans la "Royale", dont 24 mois comme appelé (Etat) et 36 mois comme engagé à la Direction du Port de Toulon (Etat), soutier et matelot dans la marchande (dans une prochaine publication je parlerais des soutiers), matelot pour la pêche, et même patron de pêche durant une courte période à Lorient, et autres activités sur plusieurs périodes qu'il me faut encore éclaircir et détailler, une douzaine d'années au total... Abnégation bretonne surement puisqu'il a continué a travailler dans l'univers maritime comme ouvrier conchyliculteur sur les parcs de l'Aven (huitres, moules) et ouvrier sablier/vendeur de sable de mer (embarqué... et à terre !!), puis comme ouvrier en conserverie (j'ai un doute sur cette qualification, le patron étant un ex-officier français, Pont Aveniste, de la Royal Navy, propriétaire d'une vedette de haute mer !), ouvrier terrassier en v.r.d/assainissement (Pont Aven) et comme journalier agricole jusqu'à sa mort accidentelle, un triste jour de l'hiver 1973 le 13 novembre, écrasé sous une charretée de pommes à cidre (!!) dans une ferme de Riec sur Bélon... Je n'ai pas encore terminé la reconstitution de la carrière de mon père, mais il est déjà évident que la liste des activités ci-dessus n'est pas exhaustive... Selon les divers documents "officiels", et mon témoignage direct, ce fut une très longue carrière de 55 ans... J'ai assez souvent travaillé avec lui (agiculture et conchyliculture) avant et après l'obtention de mon Certificat d'études Primaires, à 14 ans, en 1966.. Si l'on considère les "pratiques traditionnelles" de l'époque on peut encore ajouter à ces 55 années certifiées 2 ou 3 années cumulées de travail vivrier avec ses parents, avant 1918, il avait alors moins de 13 ans !! Les pratiques vivrières familiales dans le "penty" de kerglouanou (lieu-dit de Moélan) n'étant pas répertoriées, elles ne peuvent donc qu'être appréhendées  par l'étude des archives et le collectage auprès des anciens... qui, compte tenu de l'ancienneté des faits, ne sont plus très nombreux à pouvoir témoigner, voire inexistants... Mais on peut considérer à la fois, entre autres, les travaux agricoles et jardiniers saisonniers (céréaliers, légumiers et fruitiers) et connexes (fabrication du cidre et autres jus et liqueurs, conserverie artisanale, etc), l'aviculture (élevage de toutes volailles), la cuniculture (élevage de lapins domestiques) et connexes (fabrication charchutière et bouchère, y compris conservation, etc), la petite pêche à la ligne côtière, la "pêche à pied" (oursins, crevettes, coquillages divers, etc), et la vente de ces divers produits...   

     En 1726, selon une enquète de François Le Masson du Parc (1671-1741) dans le Trégor, 53% des pêcheurs étaient également laboureurs ou journaliers agricoles... La mixité professionnelle et la Bi-agriculture se vivait au niveau de la famille et du couple...  Selon J. Danigo, le Cahier de Doléances Maritimes de Quiberon (56) indique que "les terres ne sont travaillées que par les femmes, les maris et les enfants étant obligés d'aller en mer pour se procurer le pain nécessaire pour 8 mois de l'année" (1). Morgane Vary parle de pluriactivité littorale et différencie cette pluriactivité comme mode de vie qui témoigne de la gestion des cycles saisonniers de l'offre d'opportunités de l'interface terre/mer sur le modèle paysan-pêcheur. La bi-activité associe le métier initial (marin pêcheur) au nouveau métier espéré, ou pris par nécessité, et la pluriactivité de la misère (2). Il en était ainsi jusque dans une période très proche à Moélan sur Mer comme sur toute la côte bretonne et au-delà. Beaucoup de marins alternaient ainsi des périodes agricoles, ou autres (maçonnerie, charpenterie, artisanat, commerce, etc...) avec celles maritimes. Alternance parfois choisie pour certains mais le plus souvent forcée dans la mesure où il leur fallait "trouver" des revenus complémentaires... Etre marin, avoir une famille et/ou "être" en couple, posséder des terres et des animaux, impliquait, dans un contexte littoral miséreux, du moins pas très riche, cette alternance professionnelle et la collaboration "sans faille" des femmes du foyer. Ainsi donc les "Frères de la côte", au fil de leur carrière de marin, découvraient, apprenaient, pratiquaient des techniques professionnelles diverses dans différents mondes et univers de vie... L'alternance et la mobilité dont on ne cesse de parler aujourd'hui !! Depuis 1630 quasiment tous mes ancêtres de la lignée patrilinéaire (Agnatique) apparaissent sur les documents d'état civil comme pêcheurs et agriculteurs... Je note que mon père a beaucoup "bourlingué" et que ma propre reconstitution de carrière, à un an de mon départ en retraite, semble témoigner d'un certain héritage...

     Ici, pour "saisir" l'héritage patrilinéaire et penser ce que je porte de cette ascendance, mais également pour tenter de comprendre mieux l'histoire particulière de la population littorale d'antan, je me réfère, entre autres aux travaux de Pierre Jacob qui soutient qu'une "explication développementale d'un trait phénotypique d'un individu (celui de mon fils, le mien, celui de mon père, etc) doit être complétée par une explication sélectionnelle" (3)... Selon Dretske (1988, 1990a), que cite Jacob, et sauf erreur d'interprétation, "l'explication sélectionnelle (de type darwinien)", donc génétique, "explique la distribution de traits comportementaux dans une population (une espèce, un groupe, une collection)", ici celle du littoral breton, mais il pourrait s'agir de n'importe quelle population côtière, et "une explication développementale (de type Lamarkien)", phénotypique, qui "invoque une tendance progressive" et rend compte de "l'aptitude inhérente de chacun" et explique comment chacun, pris séparément, a appris ce qu'il a appris et comment ce qu'il a appris a cheminé pour s'épanouir chez/en lui... (4). Un couplage "inné-acquis", thèse à laquelle j'adhère depuis ma lecture du fameux débat entre Jean Piaget et Noam Chomsky en octobre 1975 à l'abbaye de Royaumont !!

     J'ai toujours été impressionné par la capacité d'adaptation de mon père et par la grande variété de ses connaissances techniques, la diversité de ses "tours de mains"... Lorsque j'étais gamin il guidait souvent mes gestes et mes fabrications, je lui dois, par exemple ma première caisse à laver (pour ma mère), mon premier arc et mon premier lance-pierre, ma première épée... les armes de mes sagas chevaleresques... Mais encore, mon premier sifflet taillé dans une tige de châtaignier sur un talus de keramperchec (près du boulodrome), ma première spatule (Spanell) et mon premier rateau en bois (Rozell) pour tourner la pâte à crèpe sur la "Pilig" (ou Bilig), ma première hélice d'avion en feuille de laurier-palme/cerise (Prunus Laurocerasus "caucasica"/"Novita") et celle taillée dans une planche de pin pour un anémomètre... et la découverte de mon premier nid d'hérissons sur le plateau du bois de Kerviguèlen... et beaucoup d'autres premières de ma vie quotidienne ou en situation de travail chez divers employeurs... Et ma première grande frayeur panachée de fierté, à savoir : mon premier rasage, un dimanche matin, au printemps de l'année de mes quinze ans, torse nu dans la petite cour de la rue des meunières... moi assis, mon père debout, équipé d'un petit rasoir mécanique (ouf !!) et d'un blaireau... lui hilare, moi "flippé"... Ce jour là j'ai aussi découvert la Pierre d'Alun !!... Le rasage comme rîte de passage à l'état d'homme !! Mais quasiment rien sur la navigation et la pêche, ormis le montage des paniers en noisetier !!  Je ne raconterais pas cette fois l'art de la fabrication des jouets en bois de mon enfance (le cintrage du bois, le flammage, le ligaturage, etc), j'envisage une publication sur ce thème...  Aujourd'hui je suis persuadé qu'il avait pour moi un autre projet professionnel que celui d'un métier de la mer, mais il ne me l'a jamais dit, alors donc j'ai cheminé (ou navigué !) "à ma main", j'ai ramé, et j'ose croire qu'il aurait apprécié ce qu'est devenu sa "graîne de pucier"... On ma souvent surnommé "Le galérien" !!

     Dans les années 60 à 70 j'ai souvent observé mon père fabriquer des paniers en noisetier. Des paniers traditionnels que les marins pêcheurs utilisaient pour le transport léger de leur "godaille" de poissons et/ou de crustacés. La "godaille" est entendue ici, à la fois, comme part de pêche attribuée au marin embarqué et comme produit propre de sa pêche personnelle. Le mot panier est dérivé du mot Latin Panarium et signifie "Corbeille à pain", il est attesté depuis 1135... J'ajoute encore que le châtaignier à été surnommé "Arbre à pain" pour la qualité nutritive de ses fruits, ce qui peut sûrement être confirmé par le peuple Corse (!!?)... Le pain et le poisson !! Les dimensions de ces paniers de marin variaient, chacun devenu vannier adaptait sa fabrication à ses besoins et à sa morphologie, mais agissait aussi selon son humeur du moment en révélant parfois son âme d'artiste... Ceux de mon père allaient   généralement de 0,50cm à 0,70cm... On peut presque dire que chaque panier portait la signature de "son" marin. Mon père utilisait du châtaignier, pour le charpentage, et du noisetier pour le tressage... le premier était épluché, le second quasiment jamais, sauf, parfois, quelques brins pour "faire genre"... Pour cette construction mon père n'avait besoin que de son fameux couteau Pradel, dont j'ai parlé dans une précédente publication, de quelques bouts de ficelle, et, bien évidemment, de quelques pousses ou rejets de châtaigner et des tiges de noisetiers. Trois postes de travail "vannerie" étaient possibles : dans notre petite cour, dans le couloir de notre hôtel/pension ou dans la pièce unique de notre taudis... Ce choix était fonction de la saison, de la météo, du segment de la journée (matin, après-midi, soir), de l'activité lavandière de ma mère ou de celle, familiale et saisonnière, de l'équeutage des haricots verts (dont je parlerais bientôt) ou autres... Il n'avait pas besoin de beaucoup de place, mais il devait aussi s'accommoder de l'exiguïté de notre logement et de son encombrement. L'hiver on se serrait un peu plus... Toujours il s'installait sur une chaise autour de laquelle, droitier, il organisait son matériel à portée de main, pour n'avoir pas à se lever trop souvent. La première étape de construction était celle du façonnage des éléments de charpente, appelée "Carrée", "Anse" et "Maîtres-plans " par Jacques Roux à St-Jacut de la Mer (22). Pour ces éléments était utilisé le châtaignier (Castela Sativa). Le mot Sativa vient du Latin Sativus, "Cultivé"... Le mot Latin Castanea, lui, vient de l'adjectif Grec Kastania, dérivé de Kastanon (châtaigne), lui-même probablement emprunté à une langue d'Asie Mineure... Une ville de Thessalie (en Grèce septentrionale sur la Mer Egée, au Sud de la Macédonie) renommée dans l'Antiquité pour la qualité de ses châtaignes, aurait, de ce fait, hérité du nom Kastanon... qui parait aussi avoir été emprunté à l'Arménien Kask, le fruit, et Kasteni, l'arbre... Dans la mythologie Grecque , la châtaigne était le "Gland de Zeus"... Chaque "Anse" et chaque "Carrée" était respectivement cintrée, progressivement, "au genou", après avoir été, éventuellement, baignée dans de l'eau pour faciliter le formage, et ligaturée à la jointure avec de la ficelle. Pour réaliser celà on utilisait des tiges, de châtaignier, préalablement épluchées, de 17mm environ de diamètre, dont on taillait les extrémités en "sifflet" sur 15mm environ, pour faciliter une jonction profilée évitant une "surépaisseur". Puis on procédait à l'assemblage de ces deux élements cintrés, l'Anse étant positionnée verticalement dans l'axe de la Carrée (l'Ovale) horizontale... La pose de l'Anse impliquait le règlage de la profondeur du panier et le niveau d'élévation de la "Prise en main". Les points de croisement de l'Anse et de la Carrée, ou de préférence ici, l'Ovale qui forme la bordure du panier, étaient appelés par mon père les "Points de Groix". Ces deux points étaient ligaturés serrées avec de la ficelle, jamais avec du fil de fer !! Mon père avait l'habitude de préparer 4 ou 5 de ces carcasses d'avance, il les suspendait ensuite à un clou, assemblés en attente du montage des Maîtres-Plans et du tressage en noisetier (Corylus Avenalla)...

     Le  mot Noisetier (Corylus Avenalla) est dérivé de noisette, lui-même dérivé de noix (XIIIème s.) venant du Latin Nucis. Ce mot noisetier n'est apparu qu'au début du XVIème siècle... Avellana désigne plutôt la noisette cultivée, ce nom vient de la région montagneuse d'Avelino (Aveline), ville italienne de Campanie, célèbre pour ses noisettes... Il est aussi appelé Coudrier, d'où Coudraie, la plantation... Le nom botanique de la  noisette, Corylus, vient du Grec Korys, qui veut dire "casque" et qui renvoie à la forme de l'invoculure, l'akène, contenant le fruit, ou plutot "Drupe", généralement mûr en Septembre-octobre. Chez les Celtes les branches souples de coudrier étaient des "baguettes magiques", les sourciers s'en servent encore aujourd'hui... Le noisetier est, par excellence, l'arbre de la science, du savoir et de la sagesse, mais aussi le bois des sceptres, des bâguettes de fées et des bâtons, du latin Baculus, mais aussi du grec Baktron : le bâton des augures ; le bâton de Thor, le fils d'Odin ; le bâton qu'Hermès (Mercure) offrit aux hommes, et qui, avec les deux serpents enroulés en sens inverse devint le Caducée, ce très ancien symbole (2600 ans avant J-C) de la paix, de l'équilibre, des contraires et de spiritualité... L'axe en noisetier du Caducée est une mise en abyme de l'Arbre, axe du monde... On raconte aussi que c'est Jacques Cartier, le célèbre navigateur qui, à son arrivée au Québec au XVIème siècle, le 06/09/1535, baptisa "île aux coudres" une terre, dans le cours du Fleuve Saint Laurent (municipalité du Québec, Comté de Charleroi), sur laquelle poussait une énorme quantité de coudriers/noisetiers. Les habitants de cette île sont amicalement appelés "Les Marsouins" !! En bretagne, pays de légendes et de dictons, on dit, lorsque la récolte est bonne : "année à noisettes, année à garçons", et que "lorsqu'un gars se marie cette année là, il aura beaucoup d'enfants"... Dans la Rome Antique le noisetier est considéré comme un symbole de fécondité, et il est de tradition d'offrir des branches de cet arbuste en souhait de paix et de prospérité...

     La seconde étape de la construction, avant le tressage en noisetier, était le montage des 2 Maîtres-Plans primaires en châtaignier,  d'un diamètre équivalent à celui de l'Anse et de la Carrée (l'Ovale), soit 17mm, et de 4 ou 5 Maîtres-Plans secondaires, également en châtaignier, dont le diamètre était inférieur, environ 14 ou 15mm. Ces éléments formant la trame du tressage donnait le galbe du panier, le réglage de l'écart entre chaque élément secondaire se faisait "à l'oeil".  Pour maintenir ces écarts mon gabier de père utilisait une ficelle qu'il tirait en longueur dans l'axe de la largeur du panier,  depuis  la tige de la carrée, à droite ou à gauche, jusqu'a son opposé, en faisant une "clé" sur chaque Maître-élément... Ce système de maintien serré donnait de la souplesse à l'ensemble et  facilitait le tressage... Les Maîtres-Plans étaient tous taillés "en sifflet" aux extrémités et parfois épluchés, selon l'humeur artistique du marin-vannier... Avant le montage des Maîtres-Plans mon père tressait des tiges de noisetier, au "Point de Groix", c'est-à-dire au croisement "Anse"/"Carrée", en recouvrant le nouage en ficelle de la 1ère étape... Pour le montage des Maîtres-plans chaque extrémité "en sifflet" était progressivement, donc tige après tige, introduite dans un "jour" de ce "Point de Groix" tressé... Dans le langage de Jacques Roux, de St Jacut de la Mer, le "Point de Groix" est "l'oreille"... Le montage des Maîtres-Plans terminé mon père tressait 3 ou 4 tiges supplémentaires, ce qui avait pour effet d'élargir le "Point de Groix" et d'améliorer la tenue, l'ancrage, des extrémités des Maîtres-Plans... Ce travail de formage terminé le tressage du fond pouvait commencer... Les tiges de noisetier/ccoudrier étaient  stockées liées en fagots de 1,70 à 2 m, 5 ou 6 fagots, guère plus... Encore ici les ligatures des fagots étaient faites avec de la ficelle ou de longues lamelles d'écorce, aussi avec du jonc ou des petites brassées d'herbe, jamais avec du fil de fer !! En général ces tiges étaient mises à tremper la veille pour qu'elles soient plus souples encore lors du tressage... Une petite heure avant de les utiliser mon père les mettait à égoutter...  Lorsque l'on stocke les tiges de noisetier il importe de ne pas les laisser déssécher, du  moins de ne pas sècher, et les orienter, dit-on, au Nord... Mais chez nous, chez moi, du Nord au Sud, de l'Est à l'Ouest c'était le même souffle !!! Parfois mon père stockait dans une bassine,, les pieds dans l'eau,, les fagots de noisetier... La progression de ce tressage allait donc du "Point de Groix" vers le fond, mon père alternait, toutes les 10 tiges environ, du côté gauche au côté droit, la clôture étant faite dans le fond du panier... Cette clôture réalisée mon père inspectait son panier, dedans-dehors, resserrait quelques tiges, éboutait quelques autres avec son Pradel, puis satisfait, rangeait les déchets de bois en conservation pour le feu de la cuisinière ou celui de la lessiveuse, claquait son couteau, crachait sa chique usagée dans sa main gauche, saisissait sa casquette avec sa main droite, rangeait le marceau de chique, en attente, dans le revers de la casquette, et... plongeait sa main gauche dans sa poche gauche, sortait "Ar garotez" (carotte de tabac à chiquer enveloppé dans du papier sulfurisé), en coupait une rondelle "neuve", l'embouchait, la calait contre la gencive, côté gauche, et s'en allait promener sur le quai de l'Aven... Globalement, le temps passé pour réaliser un panier variait de 7 à 9 heures, par séquences plus ou moins longues... J 'ai toujours été très fier des paniers en noisetier de mon père...

     Jusqu'ici je n'ai traité que la fabrication de ces paniers de marin, il me faut maintenant dire la "récolte" des tiges de châtaignier et de noisetier, une opération fondamentale... Vers la fin septembre à début novembre, j'accompagnais mon père, on allait presque toujours sur les mêmes terrains pour faire nos fagots : pour le châtaignier c'était, le plus souvent, sur les côteaux du Domaine de Kéramperchec (fondé avant le VIème siècle, autrefois appelé Lantutocan puis Landedugan et, enfin rebaptisé Kéramperchec au VIIIème siècle) et dans le bois de Kerviguelen. A Kéramperchec près du vénérable "penty" de "Jos pomme pute" (dans le sens de bled/très mure), il y avait deux boulodromes, deux allées en terre caillouteuse dont les talus étaient couverts de "cépées" de châtaigniers.  J'ai le souvenir de "parties de boules" en bois (buis, frêne, chêne, orme, hêtre) fabriquées par la Touurnerie, route de Bannalec, comme les sabots. Je dois ici un clin d'oeil à Mr Gourlaouen, l'un des tourneurs-sabotiers de l'atelier, toujours souriant et de bonne humeur !! Ces "parties de boules" se déroulaient sur une distance min/maxi de 15 à 30 mètres... Au bout de l'une des allées il y avait un large taillis clôturé dans lequel on trouvait quasiment à chaque fois le bois nécessaire. Le taillis de châtaigniers est une forme de gestion pratiquée depuis des siècles, souvent décrite par les auteurs Romains... Il s'agit d'une intervention simple à réaliser, que tous les paysans et  les Castanéïculteurs connaissent bien. Les souches des arbres abattus sont en mesure de renouveler les racines, ce qui favorise une importante production de rejets, très vigoureux. Une souche de chataignier de 4 ans, par exemple, peut produire des perches d'une hauteur moyenne de 6 à 8 mètres avec des diamètres de 8 à 10 centimètres... et des pousses annuelles de 1,5 à 2 m... En fait les châtaigniers, dont il est dit qu'ils peuvent vivre 1000 ans, ont une propension "naturelle" à la "Cépée", c'est-à-dire à faire des rejets... que l'on peut même marcotter !!  Alentours de ces souches on trouve souvent des cèpes, ils aiment ce terrain !! Ces cépées sont recoupées au ras de souche tous les trois ans, et de ce recépage résulte une "Tassée", c'est-à-dire une touffe de nouvelles pousses ou de rejets qui apparaissent au printemps... Dans ces châtaigneraies mon père et moi cherchions, au milieu des taillis et des cépées, des tiges de 2 ou 3 ans, bien droites, de 2 mètres maxi, sans noeud, avec le minimum de ramifications, d'environ 17mm de diamètre (Anse, Carrée, Maître-plans primaires), soit 2 longueurs par panier, et une autre brassée, de diamètre 14 ou 15mm pour les Maîtres-plans secondaires, soit 4 ou 5 longueurs par panier. Parfois nous les épluchions sur place avant de les "fagoter"...  Dans le bois de Kerviguelen nous cherchions de même, mais plus largement depuis le plateau, autour du manoir jusqu'à la route de Névez et de Kerdruc, et nous poussions parfois jusqu'au Hénan pour revenir par les bordures de kerscaff... En règle générale il est conseillé de de ne récolter ces tiges "rejetées" qu'à la vieille lune et, en tous cas, jamais le bois d'Août, le bois aoûté...

     Pour récolter les tiges de noisetier nous allions au Bois d'amour, sur la rive droite de l'Aven, en amont, au delà du barrage du moulin neuf/plessis, vers la pisciculture. Nous trouvions, sous les frondaisons, dans cette zone humide, assez sombre, des cépées de noisetier favorables au développement des meilleurs rejets et pousses. C'était, à quelques dizaines de mètres près, le site saisit par Paul Gauguin pour ses toiles mondialement connues : "La baignade au moulin du bois d'amour', 1886 ; "Les baigneurs", 1888 ; "Les lutteurs", 1888... mais également le site de son fameux cours à Paul Sérusier, en septembre 1888, qui a inspiré à celui-ci sa célèbre huile sur bois "Le Talisman"... Concernant la période de coupe, trois approches existent : 1) De novembre à janvier/février, à cette période la sève ne circule plus, elle est dite idéale par certains ; 2) Lors de la "lune vieille" car alors elle est décroissante et la sève ne circule  qu'au ralenti ; 3) Des mois de juin à août, donc au printemp et en été, le noisetier étant en pleine végétation, les tiges se plient facilement, presque "toutes seules", car le bois est un peu vert et mouillé par la sève, mais il se déchire très facilement lorsqu'on le cintre "serré"... c'est celà aussi l'effet négatif de l'aoûtage !! Chaque "Défendeur" à ainsi ses propres arguments ! Mais, en vérité, j'ai le souvenir que lors de nos tournées dans les bois Pontavenistes pour récolter les tiges de châtaignier nous en profitions pour collecter aussi celles de noisetier, soit en novembre, voire  jusqu'en janvier, donc plutôt selon l'approche 1). Compte tenu de la qualité et de la durée de vie des paniers proposés par mon père... je maintiens fermement ici son choix hivernal... Le noisetier/coudrier est un arbuste touffu, multi-gaules, c'est-à-dire composé de multiples troncs fins, dressés droits, pouvant atteindre 12 mètres de hauteur mais habituellement 2 à 7 mètres, le plus souvent rassemblés en "Trochées", issues d'un même rhizome... chaque année de nouvelles pousses se forment, elles ne fleurissent qu'au bout d'une dizaine d'années... L'allure de cette "Trochée" ressemble à celle de la "Cépée"... Mon père choisissait des tiges de 3 à 4mm de diamètre, au maximum de 5mm, brillantes et de couleur marron-gris/marron-foncé, voire gris-jaune... celles de couleur marron-clair étaient écartées car trop jeunes ou ayant poussé trop vite, donc avec peu de bois et facilement cassantes...  L'écorce, couverte de lentilles brunes, devient plus claire avec l'âge... IL écartait également celles trop riches en ramifications... Pour la mise en fagots on pratiquait de la même manière que pour les tiges de châtaignier. Les tiges de noisetier sont généralement maculées de petits points clairs typiques, et lorqu'on les épluche elles dégagent une odeur particulière, un peu "verte," et la sève est un peu poisseuse, mais elles étaient peu souvent épluchées... J'ai quand même le souvenir de soirées d'hiver  "embaumées" par les effluves vertes et "noisetées" de cet épluchage... Les épluchures avaient (ont) un petit gout amer sous la langue... Pour la mise en fagots on pratiquait de la même manière que pour les tiges de châtaignier. Dans notre taudis nous ne disposions pas de la place suffisante pour stocker de grosses quantités de fagots alors nous ne coupions que les  quantités nécessaires pour fabriquer 4 ou 5 paniers, où réparer les anciens... Mon père en vendait quelquefois, mais "sa fabrique" était essentiellement destinée à notre famille...

      Le noisetier/coudrier a une grande affinité avec l'eau, il était liè aux pratiques magiques chez les Celtes comme chez les Germains... J'ai découvert récemment un instrument météorologique  "naturel" d'origine Amérindienne, un peu façon "Boule de pin", dont les écailles se referment lorsqu'il pleut où lorsqu'il va pleuvoir !!   Je viens, ces derniers jours, de refaire le test, et ça marche !! La technique Amérindienne est simple : On choisit une tige de 15mm environ, avec une seule forte ramification,  longue de 60cm environ, on coupe proprement la tige de part et d'autre de la ramification, à environ 2cm de chaque côté ce qui donne la forme d'un T majuscule... On épluche la partie tige et la ramification... Puis on installe l'instrument  à l'extérieur, à l'air libre, la tige fixée par pointage  (clou zingué) sur la façade d'un mur, à plat, façon T couché... La ramification étant laissée libre... Et, alors, la ramification, réagissant à la pression atmosphérique, fonctionne un peu comme un baromètre "annonçant" la pluie ou le beau temps... elle se courbe vers le bas, ce qui indique le beau temps ou elle se redresse en se courbant vers le haut, ce qui indique le mauvais temps... Des indications qui valent pour une période de 24 heures...On le consulte le soir pour le lendemain, et ce, été comme hiver  !!! L'observation quotidienne permet l'éventuel traçage de repères sur cette ramification épluchée, selon... Cette application rappelle un peu la baguette de sourcier !! En fait cet instrument météorologique/barométrique naturel est, semble-t'il, originaire de l'île découverte par Jacques Cartier, "l'île aux coudres" dont j'ai parlé ci-dessus... Je fais l'hypothèse que la population Amérindienne de cette île connaissait aussi l'art de la vannerie... 

     Le noisetier/coudrier est une des rares espèces de l'ère secondaire (-70 ) à avoir survécu jusqu'à nos jours, il "mérite" bien qu'on lui fasse honneur par le biais d'un panier de marin Breton... 

KENAVO  ..                            SIZIG LOEIS AR GARREG

Petite bibliographie

La littérature de François Le Masson du Parc (1671-1741), commissaire du Roi Louis XV, et inspecteur général des pëches, est une véritable mine d'informations. Sa bibliographie thématique, centrée sur le monde maritime, est importante.  Voir Gallica (site de la BNF) et aussi l'Université de Caen : www.univcaen.fr........  Voici un titre utile pour le chercheur  : "Huitres et huitrières sur les côtes de Normandie au XVIIIème siècle d'après les rapports de Le Masson du Parc", 2011, André Zysberg, professeur émérite d'histoire moderne, spécialiste de l'histoire maritime, conférence MRSH du 21/04/2011, université de Caen. 

(1) Danigo. J, "Les Doléances maritimes des paroisses de la Bretagne Méridionale de la Vilaine à l'Elorn en 1789", J. Danigo, 1997, Mémoire de la société historique et archéologique de bretagne, p.149.

(2) Morgane Vary, "Intégration sociale des populations marginales sur le littoral breton au XVIIIème siècle", 2007, Thése d'histoire, Université Bretagne Sud.

(3) et (4)  Pierre Jacob, "Pourquoi les choses ont-elles un sens ?", 1997, O. Jacob, Paris. P.288 et P. 295

Massimo Piatelli-Palmarini, "Théorie du langage, Théories de l'apprentissage", 1979, Paris, Essais, ed. du seuil. Sur le débat Chomsky/Piaget.

http://patrimoine.region-bretagne.fr   Ce site a référencé le travail de Jacques Roux. Voir aussi la publication "Les amis de St Jacut" , n° 28, p.3, 1995, "l'article  "Le panier jaguen".

Roger Herisset, "Ethnologie des techniques de tressage en Bretagne : matériaux pour une nouvelle approche classificatoire de la vannerie", Thèse doctorale, université de bretagne occidentale. Ecole doctorale Sciences humaines et sociales. 4 décembre 2012. Sous la direction de Jean-François Simon. 

Jacques Brousse, "Mythologie  des arbres", 1989, Petite bibliothèque Payot, Paris.

Pierre Edouard Lamy de la Chapelle, botaniste (1804-1886), "Essai monographique sur le châtaignier", 1860, Impr. De Chapoulaud frères, Limoges.

       

 ssr,

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