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mercredi, 08 janvier 2014

Quelques légendes, l'église et ma mère lavandière à Pont Aven

     Ma mère, Marie-Magdeleine, était une "fée du logis", catholique, non pratiquante... Par non pratiquante je désigne une personne qui ne suit pas chaque jour les règles de l'église, qui ne va pas chaque dimanche à la messe et qui ne se présente pas devant le curé chaque fois qu'il lui semble avoir dévié du chemin, ou du moins avoir commis une faute et offensé le bon Dieu... une non pratiquante qui croit, ou du moins qui ne court pas le risque de ne pas croire...  Ma mère était comme ça, très simplement... elle ne fréquentait pas assidument la maison de Dieu... La crainte qu'elle portait en elle suffisait pour la tenir à distance "respectable" de tous les pêchés, véniels ou mortels... et je sais bien qu'elle n'avait pas beaucoup d'efforts à faire pour éviter d'offenser le "tout puissant", ma fée de mère était toalement "consacrée" à la tenue de son foyer et au bien-être des membres de sa famille... De cette crainte religieuse relative je ne connais pas clairement la provenance, je ne fais que la supposer en considérant ma "Grand-famille" maternelle et le contexte très Catholique Breton. La crainte du sacré, du sacrilège... la peur d'être "Satanisé"... Nous ne mangions pas systématiquement du poisson les vendredis et à table il n'était jamais question du "bénédicité" avant la rupture du pain... La crainte portée par ma mère filtrait autrement, tout doucement, très localement. Ainsi, par exemple, il ne fallait pas "entamer" un pain sans l'avoir préalablement signé sur le ventre d'une croix tracée avec un doigt ou un couteau, et il ne convenait pas de poser le pain à l'envers, car "on ne gagne pas sa vie sur le dos" ! Et j'ai longtemps gardé cette habitude, au moins jusqu'à mes 30 ans, peut-être au-delà !! En s'identifiant au pain le Christ lui a conféré une dimension sacrée, il importait donc de marquer le respect... Il convient également de considérer, selon Luc Bnoist, "que la maison de Dieu, le Bétyle (beth-el) est devenu la maison du pain (Beth-Lehem), le sanctuaire du Dieu invisible entouré de champs , capable de nourrir le peuple élu...". Mais, chez nous, le respect du pain était aussi, surtout, motivé par le manque, la privation, et le peu  que l'on avait à se mettre sous la dent devait être préservé, protégé... Et c'est ainsi que, selon moi, s'impose, le plus souvent, un sens pratique saupoudré de religiosité, au cas où !! On sait jamais !! Mes parents ne commentaient pas ces "dictons", et seule ma mère nous rappelait à l'ordre... Mon père et ma mère vivaient en "Union libre", je suis leur enfant naturel baptisé et confirmé à l'église paroissiale Saint Joseph (1874-1875, style néogothique) ) de Pont Aven !! Ainsi "catholisé" j'ai pourtant commencé ma scolarité dans une école laîque, libre et gratuite !! Une école que je n'aimais pas, ce qui a "obligé" mes parents à me placer dans une école privée, à Parc Moor (le parc sur la mer), où j'ai terminé "brillamment" mes études primaires en 1966, après avoir souvent, à la sortie de la "confesse", récité "par coeur" (!!) des centaines de "Paters" et de "Je vous salue Marie" à genoux sur les marches de l'escalier voisinant le bureau du directeur, l'abbé Abasque... Et je garde un souvenir étrange des heures de catéchisme à l'école et au presbytère... Rue des meunières, sur le mur moisi de notre "pièce à vivre" il y avait un petit crucifix, nous n'avions pas de bible, une ou deux médailles de la Vierge Marie étaient rangées dans une petite boîte avec quelques photos, c'est tout... J'ai opté ensuite pour la religiosité beatnick, puis pour celle des hippies et des "libertaires", les cantiques chantés (!!) de Léo Ferré et de Glenmor, les cheminements de jack Kerouac (On the road), la science-fiction et les voyages interstellaires d'Isaac Asimov ("Cycle des robots" et "Cycle de Fondation") le mouvement pacifiste de Gandhi et de Lanza Del Vasto (Pérelinage aux sources), la musique de John Mayall (Blues from Laurel Canyon), Jim Morrisson (Strange days/LA woman), Jimi Hendrix (Are you expérience), Janis Joplin (Pearl), Neil Young (Harvest), et j'en passe !! 

     J'ai le souvenir de longues soirées au cours desquelles  ma mère et Blanchette se racontaient les potins de la journée ou les évènements de la semaine, du mois et de l'année, voire plus anciens. Souvent aussi l'un d'entre-nous lisait à haute voix le "Télégramme de Brest", ce  journal quotidien était alors systématiquement épluché et "farouchement" discuté... Mais ce que nous aimions "par-dessus tout" était la lecture du magazine hebdomadaire "Détective", titre créé en 1928 et racheté par Gaston Gallimard la même année. Ce magazine rapportait toujours diverses enquètes criminelles qui nous tenaient "en haleine" et nous plongeaient dans un monde d'assasins et de crimes tous plus "horribles" les uns que les autres. Nous écoutions "religieusement" dans un silence angoissé.... De temps en temps le "liseur" faisait une pause, nous en profitions pour commenter, nos réactions étaient alors, parfois, très bavardes et souvent déclenchaient un débat à la limite "De la dispute"..., chacune/chacun argumentait... Entre deux coups de "pinard" Blanchette rigolait. Ma mère ne buvait jamais d'alcool. Blanchette était une vieille dame, une ex infirmière de la seconde guerre qui voyageait à pied, généralement de ferme en ferme, dans le Finistère sud. Une routarde dont le point-étape à Pont Aven était notre taudis où elle séjournait plusieurs semaines à chaque fois. Elle avait un beau visage assez long, très buriné, il lui manquait quasiment la moitié des dents et elle fumait comme un pompier et prisait. Ce visage, pour moi, avait quelque chose de celui de Ritchie Havens (Freedom)... mais la mémoire n'est parfois que reconstruction idéalisée. Blanchette portait toujours un "fichu" bleu sur ses longs cheveux blancs, elle était magnifique, c'était une Dame... Parfois j'étais le "liseur" de ces soirées, de temps en temps c'était Blanchette, notamment lorsque, pendant la saison des récoltes, ma mère et moi équeutions, à domicile, des centaines de kilos de haricots verts pour la conserverie Le Glouannec (je raconterais ce travail prochainement) ou lorsque nous plumions poules, canards et pigeons pour des clients Pontavenistes, voire des touristes. Parfois mon père montait des paniers en noisetier, fabriquait des avenots ou gréait des lignes (je raconterais celà aussi bientôt). Dans notre si petite "pièce à vivre" il arrivait que ces différentes activités vivrières "tombent" ensemble, selon les saisons et les besoins financiers. Parfois la soirée débutait par l'écoute de la radio sur un poste à lampes qui grésillait, nous écoutions France Inter. Tous les mardis, de 20h30 à 21h30, nous suivions l'émission co-produite par Pierre Billard et Germaine Beaumont : "Les Maîtres du mystère". C'était, avant le règne de la télévision, une fiction dramatique créée en octobre 1957. Durant les vacances d'été elle était interrompue, de début juillet à mi-septembre, ainsi, chaque année, jusqu'en 1963. En 1965, une scission entre Germaine Beaumont et Pierre Billard provoque la création de deux "nouvelles" émissions qui assurent, chacune alternativement, un mardi sur deux, la continuité thématique : 1) celle de Billard, "Mystère, mystère" ; 2) celle de Beaumont, "L'heure du mystère". Ces deux émissions ont été supprimées en automne 1974. Une ambiance assez comparable à celle des lectures du "Détective" s'installait, le son radio en plus... Lors des nombreuses coupures EDF on utilisait un "transistor" et on allumait des bougies (je raconterais aussi celà ultérieurement). En ce temps là j'ai commencé, entre autres, les bricolages en électricité et à parédoliser... Et, pendant ces soirées "toutes saisons", sur le fourneau bois/charbon mijotait une bouillie ker, un pöt-au-feu, un ragout, coulait le café chicorée, ou cuisait le linge dans la lessiveuse. Chez les pauvres le fourneau "ronfle" toujours... L'ambiance de ces soirées était chaleureuse, pour l'enfant "buissonnier" elles étaient magiques, je me sentais vraiment comme enveloppé dans une concentration de vies, protégé dans un bouillonnement de cultures... un bain familial de couleurs, de sons, de lumières, d'odeurs, de gestes et de postures... Ce temps là est  maintenant assez loin (années 60-70) mais, en ce 2 janvier 2014, ce qui est remémoré en moi, bien que difficile à expliquer, est intense...

      A une certaine époque, pas si lointaine, la vie quotidienne des lavandières était "cadencée" par un bouquet d'interdits religieux. A la ville comme à la campagne, grandes et petites lessives printanières et automnales symbolisaient respectivement la résurrection de la vie et l'avènement de la mort. Les interdits étaient établis et règlés par le calendrier lithurgique Catholique. Ainsi, par exemple, pour ne pas troubler le repos des défunts il était proscrit de laver le linge le Vendredi Saint et durant la Semaine Sainte mais également pendant les Rogations (période de 3 jours qui précède immédiatement l'Ascension - du latin rogare = demander) et l'Avent (période de 4 semaines qui précède Noêl - du latin adventis = avènement). De nombreux dictons, largement répandus, exprimaient les châtiments réservés aux lavandières qui n'obéissaient pas à ces "commandements insidieux" de l'église, ainsi, par exemple : "Qui lave le Vendredi Saint lave son suaire", ou encore "Qui lave la semaine Sainte tourmente les âmes du Purgatoire et risque de mourir dans l'année"... Ce qui valait pour les lavages collectifs, type "Bugades", valait autant pour les lavages individuels, toutes les lavandières étaient donc concernées. A ces dictons se greffaient des croyances "techniques" aussi insidieusement véhiculées, ainsi, "au XIXème siècle, au nom de l'hygiène, certaines lavandières, lorsqu'elles avaient à traiter le linge de personnes malades, éaient "invitées" à étendre leurs draps à la surface de l'eau et s'ils coulaient, c'est que la mort n'allait pas tarder à frapper, s'ils flottaient la santé allait bientôt être recouvrée". A Pont Aven, dans les années 50-75, ma mère était à distance de tout celà, elle travaillait, seule, les dimanches et tous les autres jours de la semaine, y compris les "interdits"... elle devait "gagner sa croûte", contribuer avec mon père à faire vivre la famille, elle n'avait pas le choix... Lorsqu'elle a commencé à laver, à Ergué Gabéric sa ville natale, je ne sais pas encore comment celà se passait, mais je doute qu'elle ait eu la moindre possibilité de se dégager de l'emprise religieuse collective et, conséquemment, des règles communales et/ou familiales... Laver le Jour du Seigneur, donc le dimanche, réclamait pénitence et, selon la légende, les lavandières pêcheresses devaient se rendre sur le lieu de leur "crime-offense" pour réparer leur (s) faute (s). Elles exposaient alors les faits et se soumettaient au jugement de Véronique La Bienheureuse, une femme juive qui aurait essuyé le visage du Christ lors de sa montée au calvaire... Devenue Sainte Véronique, sans avoir été béatifiée, elle était reconnue patronne des lingères, des laveuses et désormais, également, des photographes (son histoire particulière explique celà). Ainsi, aussi, la légende des "Travailleuses du dimanche" qui racontait que "les lavandières qui transgressaient la règle religieuse du repos dominical seraient, de ce fait, condamnées à travailler pour l'éternité...". Les lavandières se devaient également d'être honnêtes, une légende valait autant pour celà, "Il s'agissait de femmes chargées de laver le linge des pauvres. Par cupidité elles remplaçaient le savon par des cailloux avec lesquels elles frottaient le linge. Non seulement celui-ci ne pouvait évidemment redevenir vraiment propre, mais il était terriblement abimé par ce traitement. Pour les punir de ce forfait, elles étaient condamnées à laver éternellement ces linges qui redevenaient continuellement sales...". On pourrait voir ici, dans ces punitions pour l'éternité, quelque chose du Mythe de Sisyphe... Extraite des "Evangiles des quenouilles", un recueil de croyances rurales réalisé au 16ème siècle, cette autre exhortation légendée, signalée par Marie -France René, historienne, me semble aussi très signifiante : "Mes amies, si vous voulez avoir une belle lessive et que vos linges soient beaux et blancs, alors la première fois que vous jetterez la lessive au-dessus du cuvier, vous devrez dire en la jetant :  Que Dieu y ait part et Monseigneur Saint Cler...".  Dieu et le notable bourgeois local invités dans une même prière...!! Selon Marie-France René  "dans ces rituels que chacun pratiquait plus ou moins, dans cette vision magique du monde, si l'on peut trouver sans doute des restes de paganisme, des croyances animistes, il n'y a par contre aucune trace de Satan. D'ailleurs les gens de l'époque ne voyaient aucune contradiction entre ce type de croyances et de christianisme..." Concernant ma mère je suis "en partie" d'accord avec la conclusion de cette analyse ! Mais je ne suis pas convaincu que, sur de nombreuses autres lavandières, de telles hexhortations, rabachées n'aient eu aucune influence... C'est un peu comme l'histoire de la croix sur la miche de pain... "ça ne mange pas de pain" de dire une petite prière et de faire un petit geste... mais au fil du temps de telles propos s'accrochent comme des berniques (pétoncles) aux pensées et aux actions quotidiennes jusqu'à culpabiliser... maladivement !! Ne pourrait-on parler ici de "tocs religieux" ?? En Bretagne catholique il ne faisait pas bon être une défunte inhumée dans de la lingerie sale car, selon la légende des "Laveuses de linceuls"... "Quen na zui kristen salver rede goêlc' hi hou licer didan an earc'h ag an aêr", soit : "jusquà ce que vienne un chrétien sauveur il nous faut blanchir notre linceul sous la neige et le vent"... Il valait mieux anticiper et prendre des dispositions si l'on tenait à monter directement au ciel. Et, à n'en pas douter, les familles de ces femmes lavandières, ou pas, avaient intérêt à veiller attentivement au choix du linge pour la préparation des corps avant l'inhumation. On trouve ainsi, d'innombrables légendes qui, en quelque sorte, règlementaient la vie professionnelle quotidienne des lavandières, mais il y en a d'autres, aussi nombreuses, qui concernaient les femmes "fautives", ou les "infanticides"... ce sont les "lavandières nocturnes" de la grande famille des "Dames Blanches". Georges Sand écrit ainsi : "A la pleine lune, on voit, dans le chemin de la Font-de-Fonts ("Fontaine des Fontaines") d'étranges laveuses ; ce sont les spectres des mauvaises mères qui ont été condamnées à laver, jusqu'au jugement dernier, les langes des cadavres de leurs victimes...". 

     Pendant les soirées des histoires "extraordinaires", habillées de mort, se glissaient aussi au milieu des bavardages et des lectures. Blanchette et mes parents se délectaient en les racontant. L'Ankou, "l'ouvrier de la mort" conduisant son "char de la mort", était souvent le sujet principal de ces histoires bretonnes : "Karriguel ann Ankou"... Il y avait aussi le "char à feu" qui traversait la campagne en crachant les flammes de l'enfer... piloté aussi par l'Ankou il embarquait les fêtards qui trainaient la nuit... Celui-là il m'a fallu des années pour m'en débarrasser, j'ai longtemps pensé qu'il m'en voulait personellement et particulièrement... C'est ainsi que, de génération en génération, s'installent mythes et croyances, en "services commandés"... La Bretagne est le pays des légendes, mon pays, mais certaines d'entre-elles sont dures à porter...

     Plus haut j'ai cité Véronique la Bienheureuse comme patronne des laveuses, d'autres sources citent aussi Sainte Véronique, patronne des lingères... Laveuses et lingères sont pourtant deux spécialités différentes... Sainte Marthe (29 juillet), Sainte Claire et Sainte Clarisse (12 aout) sont citées comme patronnes des lavandières... et Saint Blanchard (10 mars) patron des blanchisseuses... En France, sur cette thématique, cette liste de patronnages spécialisés n'est sûrement pas exhaustive  !

   

Petite Bibliographie

"Sexide de femmes", cours de Pédagogie en enseignement supérieur de l'UQAM (Québec) intitulé "Les technologies de l'information et de la communication", animé, en 2005, par Marie-France René, historienne.       www.er.uqam.ca.nobel

"Les lavandières de la nuit", huile sur toile, Yan'Dargent

Légendes rustiques", Georges Sand, 1858, Ed. Verso, ; Guéret 1987

"Légendes locales de la Haute-Bretagne", Paul Sébillot, T1, Sté des Bibliophiles bretons, 1899 (sauf erreur)

"Le sabbat des sorcières", Carlo Ginzburg, Gallimard, Coll. Biblio. des histoires

"La légende de la mort en Basse-Bretagne", Anatole Le Braz, 1893, Ed. Honoré Champion, Paris

"La sorcière au village, 15ème-18ème siècle", Robert Muchembled, Gallimard, Coll.Histoires

"La sorcière et l'Occident", Guy Betchel, Ed. Pocket, Coll. Agora

"La femme de 1870 à 1970", article de Valéry Lefeuvre, le 27/05/2009, ssur www.journal-la-mee.fr

"Signs, symboles et mythes", Luc Benoisst, Puf, 1975, Paris, p. 81

http://danielgiraudon.weebly.com    "Lavandières de jour, lavandières de nuit, Bretagne et Pays Celtiques"

http://aubedesfées.forumactif.fr/l399-les-lavandières-de-nuit

http://litteraturepopulaire;winnerbb.net/t706-les-maitres-du-mystère. Chercher les textes de tontonpierre, pcabiotpi8

www.lavoirsauhazarddemesballades.fr

 

BLAEVEZ MAD 2014                           KENAVO                                        SIZIG LOEIS AR GARREG 

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