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lundi, 17 février 2014

Damart, Petit Bateau ; de la casquette au Bachi de mon père

    Lorsque je pense à mon marin de père chaque image de lui est celle d'un personnage portant une casquette à visière, jamais tête nue, sauf au saut du lit, et encore !! Au saut du lit il était en caleçon long et maillot de corps molleton, blanc-, écru ou tirant sur le gris ... je ne suis par complètement sûr de la marque de ses sous-vêtements... Peut-être une fabrication Damart, société créée à Roubaix, dans les années 1950, par la famille Despature et opérant dans le tissage de laine depuis le milieu du XIXème... ou peut-être Petit Bateau, marque dont l'histoire commence en 1883 lorsque Pierre Valton crée à Troyes la bonneterie Valton-Quincarlet et fils spécialisée dans les sous-vëtements. Cette entreprise fabriquait alors des caleçons longs pour hommes, des maillots de corps, et des gilets en Jersey de coton. Mais je crois bien qu'il s'agissait de sous-vêtements de marque Damart Thermolactyl sur lesquels mon père enfilait un pantalon en toile et une épaisse chemise longue, également toilée... Jusqu'au début du XXème siècle nombre d'hommes ne portaient rien sous leur pantalon, les pans de chemise, longue, enfouies sous la ceinture servaient à protéger ce qui devait l'être. Les autres, comme mon père, portaient des caleçons dont les jambes allaient jusqu'aux chevilles, par dessus les  chaussettes, ou dessous, selon... Un type de caleçon que certains font remonter aux Braies portées par les Celtes Gaulois, les Germains et les Goths et qui n'apparait dans la mode vestimentaire "moderne" que vers 1830 !! D'autres hommes encore, depuis la révolution jusqu'aux années 1930, portaient des dessous de flanelle près du corps, et arrivant aux genoux !!. A la façon de mon père, et vraisemblablement comme de nombreux marins et cultivateurs, j'ai très souvent porté ce type de sous-vêtements Thermolactyl (mélange de rhovylon et de fibres acryliques), chaque hiver, depuis mes 11 ans jusqu'à mes 20 ans environ (1963-1972), soit pour aller à l'école où pour travailler sur les parcs à moules et à huitres de l'Aven, mais aussi dans les champs... Damart est un diminutif de Dammartin, le nom d'une rue de Roubaix où la dite société était installée... 

     Mon père n'avait plus beaucoup de cheveux, sauf épars sur le pourtour, de tempe à tempe, comme une couronne à la César... où presque !... le sommet était comme un aérodrome à mouches sur lequel les attérissages étaient impossibles parce que masqués, le plus souvent, par son inséparable casquette en drap de toile de laine... Parler de la casquette de mon père c'est parler de l'un des trois attributs qui lui conféraient une identité particulière - les deux autres étant son couteau Pradel et sa carotte à chiquer -, celle d'un marin breton, d'un marin pêcheur, pas d'un marin de la Royale (marine nationale) - bien qu'il l'ait été durant de nombreuses années !! -, car celui-là porte un Bachi, du moins le matelot... Un officier de la Royale lui, dans le langage des équipages, coiffe une "casquette à ressort", nommée ainsi parce que les galons qu'elle porte évoquent un ressort, ce qui n'est pas le cas des casquettes des officiers mariniers qui, elles, ne portent pas de galon... Mon père, le grand-père de Guillaume Albert, n'était pas de ceux-là... au cours d'une longue carrière au service de l'Etat il est passé de la qualification de matelot à celui de Crabe (quartier maître de 2ème classe, équivalent à caporal), puis à celui de Chouf (quartier maître de 1ère classe, équivalent à caporal chef dans l'armée de terre).... un point c'est tout !! Ainsi, au fil de ses navigations sur quasiment toutes les mers du monde, il a coiffé successivement : a) une casquette (pour la pêche et la marchande); b) un bachi (dans la royale);  c) à nouveau une casquette (pour la pêche, le petit cabotage, l'ostréiculture et la mytiliculture; et ce jusqu'à son décès... en milieu agricole !)

     Dans l'imagerie traditionnelle populaire un marin pêcheur breton "ça" porte une casquette à visière, un tricot rayé, une vareuse bleue ou rouge, un caban ou un kabbig... c'est du marquage social "à la parisienne" !! Mais cette imagerie ne colle pas avec la mienne ! Je n'ai jamais vu mon père porter l'un où l'autre de ces éléments vestimentaires, ormis la casquette... Des brodequins, pointure 44; des chaussettes en laine Phildar tricotée par ma mère; un pantalon de toile bleu équipé d'une ceinture en cuir de vache, et dans sa poche droite un grand mouchoir en tissu à carreaux - à ne pas confondre avec le mouchoir d'instruction - recouvrant son fameux couteau Pradel; un pull-over "marin" Armor Lux en laine; une veste également en toile; et sa casquette... formaient sa tenue quotidienne... Celle de mon oncle Pierre, différait un peu... Et sur la photo que je possède depuis quelques jours il pose en tenue typique du pêcheur moélanais : pantalon en toile bleue; vareuse courte en grosse toile de coton bleue - col fendu sur le devant et poche intérieure sur la poitrine (invisible sur la photo) - portée sur un pull-over en laine indigo; et aussi une casquette à visière rigide, coiffée légèrement différemment que son frère, mon père... Cette tenue là est plus conforme au marquage social décrit ci-dessus. Il chausse aussi des brodequins, mais l'on peut penser que tous deux, lorsqu'ils étaient mousses, utilisaient des sabots en bois... Je n'ai jamais eu l'occasion de les voir en tenue de mataf (matelot de la marine nationale), ces images là me manquent !! La seule photo de mataf que je possède est celle d'un autre de mes oncles, que je n'ai jamais renconté... il apparait fièrement coiffé du bachi traditionnel avec le pompon national règlementaire, rouge garance depuis 1871. Ce pompon à un diamètre de 8 cm, pèse environ 1 gramme et mesure 2,5 cm de hauteur. En 1901, le bonnet cesse d'ëtre tricoté pour être confectionné en drap de laine bleu foncé (indigo ?!), souple, sans baleine. Il à un diamètre de 243 à 285 mm et pèse de 160 à 190 grammes et ressemble beaucoup à un béret !! Sur son pourtour est adjoint, depuis 1872, un ruban légendé... et sur celui du bachi de mon oncle est inscrit son embarquement : "Le Mékong"... navire sur lequel je ne possède actuellement aucune information... Après son décès en mer j'ai hérité de son prénom, Francis (sizig)...

     Selon quelques spécialistes de la marine nationale, l'ancêtre du bachi était la houpette., elle apparait vers 1840 mais n'est définie par un texte qu'en 1848. Initialement, d'après eux, cette houpette était un bonnet tricoté, à deux couleurs de fils, rouge et bleu... et nécessairement, au plan technique, le fond était terminé, en "diminution", par un seul de ces fils... Le "pompon" n'était donc qu'une façon de terminer l'ouvrage qui était souvent tricoté par le marin lui-mëme. Désormais ce fameux pompon est confectionné à la main par les ouvrières d'une manufacture de la Sarthe. 

     Le mot casquette vient de Casser (180, Laveaux), qui est issu du latin pulaire Quassicare, lui-même dérivant de Cascar = briser, émanation de l'espagnol Casco = casque (fin du XVIème)...  A la restauration, dans la Marine Royale, le canonier matelot portait un casque "fait d'un feutre fort, en laine pur médoc, fin, souple, léger et brillant. Garni à l'intérieur de la forme d'une banane couleur naturelle, faisant cuir-coiffe, terminée par une coulisse percée à jour, laquelle se serre par un lacet en fil noir, plat...", selon une description de l'époque. "A l'extérieur de la forme le casque est entouré d'une courroie en cuir verni noir, sans boucle ni crochet. Le chapeau-casquette est orné d'une plaque de cuivre jaune sur laquelle le n° de l'équipage est découpé à jour et d'une cocarde en métal blanc". Ce casque en forme de champignon est à l'origine de la casquette actuelle... Cette dernière apparaissant sous Louis XVIII, de couleur bleu, fut tout d'abord la coiffure de travail des matelots puis par la suite, dans le même but, celle des officiers, pour se transformer, après de longues années, telle que nous la connaissons aujourd'hui... Une ordonnance du 28 mai 1829, sous Charles X, remplace le chapeau-casque par un casque (avant la houpette ??) d'un nouveau modèle et une casquette qui ne comporte plus qu'une visière... Le champignon s'est applati et l'on peut considérer que ce type de coiffure s'est ensuite répandu dans les différents corps de la marine : royale, marchande ou pêche... On attribue généralement au 19ème siècle les origines de la casquette...

     La casquette de marin qui me sert ici de référence est celle de mon père, elle est en toile de drap de laine - coiffe et visière - doublée de tissu, matelassée, avec galon traditionnel brodé sur le tour de tête et la visière. Cordon amovible retenu par deux boutons, pouvant former ainsi, au besoin, jugulaire (du latin jugulum = gorge) pour les temps très venteux, par exemple... mais je ne l'ai jamais vu la porter ainsi... Il convient de noter ici que la casquette de son frère, mon oncle Pierre, avait une visière rigide noire (matériau synthétique). Je n'en suis pas certain mais il me semble que mon père choisissait une casquette taille 56 ou 57...?  Ma mère était lavandière, je l'accompagnais souvent lorsque j'étais enfant mais je ne me souviens pas l'avoir vu laver la fameuse casquette, et je n'ai jamais vu non plus celle-ci sècher sur une corde à linge... mystère !!

    En Bretagne, à Paimpol, la société Dolmard, créée en 1922, était spécialisée dans la confection de vêtements de protection pour les marins qui s'embarquaient pour les campagnes de pêche à Terre-Neuve et en Islande. Au fil du temps l'utilisation du drap de laine ayant remplacé le coton huilé pour la confection et la création de modèles, cette société spécialisa son activité sur les matières naturelles de laine et de coton peigné... ainsi, en 1930, elle développa les draps de laine et les techniques de feutrage, pour la fabrication des fameux Kabbig et Caban... Ce dernier vëtement, dont le nom proviendrait du sicilien "Cabbanu", emprunté à l'Arabe Gabä pour désigner la grande veste des marins, est, depuis l'origine, un vêtement que l'on porte dans la marine par temps froid... Trois ans avant la prise de la Bastille, (14/O7/1789) le Code de Castries (Charles de la Croix, Marquis de Castries, maréchal de France et ministre de la marine de 1780 à 1787) fait, pour la première fois, état d'un vêtement appelé Caban, dans son article 38... 

   On dit que la laine foulée, ou Bure, était, à l'origine, portée par les moines pour les protéger et leur permettre d'affronter, lors de leurs déplacements, le froid et la pluie... Les troupes bonapartistes, et plus récemment celles de 14/18, étaient ainsi équipées de vareuses et tuniques en drap de laine. Dans les années 1970, durant ma période Freakie puis Hippie, j'ai porté des fripes des stocks militaires américains et, notamment, une telle longue tunique bleu foncé... j'ai "fait la route"  équipé ainsi, et je témoigne de "l'efficacité" de ce type de vêtement sous la pluie... mais aussi de sa lourdeur... La laine peut absorber jusqu'à 35% de son poids en eau tout en restant sèche au toucher... et un tel vëtement n'est mouillé au toucher que lorsqu'il est entièrement détrempé !! 

    Le feutre est le premier textile fabriqué à l'aide de la toison de moutons, chèvres ou poils de lapin, de chameaux, et autres animaux... Les techniques de foulage/feutrage (l'aspect feutré étant obtenu par foulonnage) étaient déjà connues et utilisées en Turquie, puis en Afghanistan, en Mongolie, et par les Ouîghours (je salue ici mon ancien stagiaire et ami Yusufu, réfugié politique qui à vécu les géoles chinoises et la torture)... Chacun connait les Yourtes en toile feutrée des nomades de la steppe !! Les plus anciens vestiges de laine feutrée, vraisemblablement les morceaux d'une tenture murale, datés vers 6500-6300 avant J-C, ont été trouvés dans la ville néolithique Catal Huyuk en Turquie, la première véritable agglomération connue à ce jour, située au centre Sud du plateau Anatolien, dans ce fameux "croissant fertile" où, jadis, a déjà été trouvé l'ancëtre du blé cultivé... D'autres sources datent cette aieule turque des étoffes de laine vers 9000 avant J-C !!. Maguelonne Toussaint-Samat (1) nous explique que "Des Scythes, provient aussi l'art Gaulois du feutre dont furent confectionnés leurs chapeaux originaux, des chaussons et de chauds gilets cuirassés... (p 57)". "Les Scythes, originaires des plateaux montagneux de la région orientale de la mer Caspienne, entre mer d'Aral et mer Noire, dévalèrent de tous côtés, au VIIème siècle avant notre ère, sur l'Asie Majeure et Antérieure, sur les steppes de la Russie méridionnale, le Bassin de la Volga, sur les riches terres qui deviendront l'Ukraine, la Roumanie... (p 53)". "De ces Hiong-Nou (Scythes suivis des Sarnates), les descendants dispersés donneront les Huns, les Mongols et les Turcs... (p 54)". 

     La laine, comme les cheveux, la corne ou encore les ongles et les plumes, est un matériau protéique qui appartient à la famille des Keratines dures. Frédérique Salpin (2) rapporte que  "Pour une fibre de laine sont identifiés 17 ou 18 des 20 acides animés naturels, formant plus de 170 protéines différentes réparties de façon non uniforme tout au long de la fibre et dont, à ce jour, seules 28 ont été séquencées... ". Par ailleurs, alors que l'intérieur de la fibre est hydrophile, c'est-à-dire qu'elle attire l'humidité, les écailles à l'extérieur de celle-ci rend la laine hydrophobe, c'est-à-dire qu'elle repousse l'eau.. La laine emprisonne donc dans ses fibres l'air réchauffé par le corps, ce qui en fait un matériau de choix par temps humide et pluvieux... les fibres de laine absorbent ou libèrent continuellement de la vapeur d'eau, mais ne stockent jamais l'humidité car ce sont des fibres pleines sans canaux... Cet échange permet de conserver l'équilibre entre le microclimat existant à la surface de la peau et l'environnement extérieur... On parle alors d'hygroscopie, c'est-à-dire une adaption de l'humidité interne aux conditions existantes... En passant d'un milieu chaud et sec à un environnement froid et humide, la laine libère lentement de la chaleur et protège le corps contre les chutes de température... La transpiration issue du corps n'a pas d'odeur; ce sont les bactéries qui prolifèrent dans l'humidité stockée entre les fibres de laine qui en sont responsables. Dans la laine le déplacement rapide de l'humidité empêche la formation de site de prolifération... Ainsi un vêtement de laine, y compris la casquette,  même en cas d'utilisation "sportive" n'émet pas de mauvaise odeur... ce qui ne doit pas empêcher l'hygiène quotidienne., corps et vêture... Les chaussettes et les pieds peuvent  génrérer de fortes mauvaises odeurs... mais la laine n'y est pour rien !!

     Pour améliorer encore les qualités imperméables de la laine  les anciens avaient mis au point diverses procédures de cardage, de foulage et de feutrage... Ainsi le cardage est universellement adopté au XVIIIème siècle pour la préparation des laines qui sont employées dans la draperie foulée "dont le principal mérite consiste dans un "feutre bien lié". Comme l'explique à cette époque Duhamel de Monceau (3) : "Pour avoir ce feutre, dit-il, il faut que la laine soit un peu brisé, à quoi la carde est plus propre que le peigne... Ce léger brisage multiplie les poils de la laine, rend les fils plus hérissés et plus velus, et par conséquent plus disposés à se lier et à se condenser les uns aux autres par l'opération du foulon : c'est en quoi consiste la perfection du feutre, qui est l'objet qu'on se propose, en faisant carder la laine. Il est aisé de conclure que la cardage à la grande et petite carde, sont les opérations les plus importantes de la fabrique des draps".

     Le nom mëme de cardage, dérivé du latin Cardus ou Carduus, fait référence au chardon. Il s'agit d'un chardon particulier, le chardon à foulon "Dipsacus satilus (L) honckeny", espèce cultivée, à bractées crochues et dures.... Il était utilisé dans l'industrie textile pour gratter, ou selon le terme technique français exact, "Lainer" les draps au cours de l'apprêt, afin d'en faire sortir le poil, à la fois pour rendre le tissu plus épais, moelleux et isolant mais aussi comme préparation au foulage...

     Le foulage est une partie du processus de finition des tissus de laine, c'est une opération de compactage des fibres de laine, le feutrage en résulte... Les fibres qui composent le tissu, sont baignées dans de l'eau chaude savonneuse et manipulées, battues, tordues, pressées très fortement par couche successive, à l'aide de divers procédés mécaniques et chimiques... Ces actions combinées provoquent l'entremëlement et le resserrement des fils, les petites interstices présentes aux points d'intersection entre le fil de trame et le fil de chaine se ferment, leur ligature est donnée par l'interpénétration des écailles microscopiques qui couvrent la fibre sur toute sa superficie... Ce processus, progressif, est irréversible... c'est le feutrage, étape essentielle dans le processus d'imperméabilisation des draps de laine... Il peut s'appliquer à tous les types de tissu réalisés avec de la laine ou tout autre tissu contenant des poils (Mohair, Alpaga, Cachemire, etc...). Et c'est avec ce drap de laine feutrée que l'on confectionne les casquettes de marin !!

     J'ai conscience que dans le texte ci-dessus, une fois de plus, je me suis laissé "digressivement" aller... et cette fois à partir d'une casquette en drap de laine !! Celle de mon marin de père... Je sais bien que si j'avais porté mon choix sur son caleçon j'aurais digressé pareillement, et nul doute que sa casquette et son Pradel auraient fait une apparition au milieu d'autres objets et petites histoires parallèles... Parallèles ??... Simplement parallèles ?! Pas sûr !!

     Pour moi, chaque objet, naturel ou manufacturé, est chargé des histoires qui forment son histoire d'objet propre, son histoire particulière et spécifique... le font dépositaire écologique... En chaque objet un bouillon d'histoires comme un bouillon de cultures... Entre chaque objet et moi, dans le silence d'un "entre-soi" mystérieux, je ressents presque toujours cette résonance... ce bruit de fond actif... Et j'ose alors accorder à l'objet inerte un mouvement de vies dans la diversité des univers et la multitude des mondes possibles... Ailleurs on parle aussi de l' "âme des choses"... qui ne sont alors plus des choses...

     Lorsque l'on porte la main sur un objet, et autrement le regard, on se charge de lui... il se passe quelque chose, comme une transmission.... un transfert... alors on fait "parler la pierre" ou on "écoute ce qu'elle donne", d'autres font "chanter le bois" ou la varloppe... et ainsi transmet-on aussi des savoirs-faire et des savoirs-être... Alors, lorsque je pense à mon père, lorsque je regarde mes photos de famille, je ne manque jamais de me dire : "ils ont échangé et fait des choix".. Et l'échange crée des liens, il affecte... Perdre un objet ainsi investit, ne pas le retouver à sa place, l'abimer, le briser, "devoir" sans séparer, autant de circonstances dramatiques qui signent l'attachement... mais autant la joie à  d'autres moments et dans d'autres situations différentes...

     Mon père, comme chacun, se signifiait et signifiait par les objets qu'il portait et qu'il utilisait... c'était un "taiseux" qui, au quotidien, se disait par ses actes et par ses objets affectés. Ici c'est moi, son fils, qui parle et qui dit de lui et pour lui...   

     Tout celà pour une casquette...  mais quelle casquette !! Une casquette de marin, en drap de laine...  

    

 Kenavo                     Sizig Loeis Ar Garreg

 

Bibliographie sommaire :

(1) "Histoire technique et morale du vêtement", Maguelonne Toussaint-Samat, 1990, bordas-cultures, Paris

(2) "Laine et colorants : fixation, quantification, vieillissement. Etude par spectométrie Raman", Frédérique Salpin, 15:03/2008, thèse doctorale, Spécialité chimie physique, Université pierre et Marie Curie, Paris

(3) "L'art de la draperie", H.L Duhamel de Monceau, 1765....

"L'origine des vêtements et du tissage", Lucrèce, in De Natura Rerum, chant V, vers 1350 à 1360...

"Pssychologie de la mode", Marc Alain Descamps, 1979, PUF, Paris

"Modes et vëtements", Nathalie Bailleux, ..........

"Histoire des dessous masculins", Shaun Cole, in Historia n°656, 31/07/2001,...

www.défense.gouv.fr, site officiel de la marine nationale

http://www.aucolbleu-brest.com, site sympa !

http://a.c.o.m.a.r.free.fr/histo_uniforme_marin6.htm

www.archivesnationales.cultures.gouv.fr/camt/fr/.../damard.html

        

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La brosse "chiendent" de ma mère lavandière

 

      Le monde de mon enfance Pont Aveniste est celui des univers variès de l'eau ; l'univers de l'eau douce et claire de ma mère lavandière ; celui de l'eau salée et épaisse de mon marin de père ; celui de l'eau saumâtre chargée et de leur union à Pont Aven...(!!) et de ma venue à la vie, né Breton en Bretagne sous le signe zodiacal du Poisson... Et, si je n'ai que peu navigué dans l'univers d'eau salée de mon père, j'ai très souvent baigné dans celui de ma mère... J'ai la "mémoire" de ces univers d'eau là, ils sont contenus ancrés en moi... et ils drainent et hydratent encore ma perception du monde...  

    "C'est près de l'eau et de ses fleurs que j'ai le mieux compris que la rêverie est un univers en émanation..." écrit Gaston Bachelard (1). Chaque univers d'eau exhale un "souffle odorant" particulier, une athmosphère spécifique localisée...  Ainsi l'ambiance d'eau douce du lavoir différe de celle de la fontaine, comme celles d'eau salée de la cale de carènage et des canaux des parcs à  moules... sur les rives et le long des berges de l'Aven, d'amont en aval jusqu'à son embouchure sur l'Océan, entre Port Manech et Kerfany. Pour Bachelard "le pays natal est moins une étendue qu'une matière ; c'est un granit ou une terre, un vent ou une sécheresse, une eau ou une lumière. C'est en lui que nous matérialisons nos rêveries ; c'est par lui que nous demandons notre couleur fondamentale". Mais toutes les eaux "soufflent" de même leurs différences situées.. leurs nuances écosytémiques et leurs variances olfactives...

   Le nom lavandière, repéré au XIIème siècle dans la littérature étymologique, viendrait du latin "lavare", laver (980)... Ce nom est aussi donné à un petit oiseau (19 à 27grammes pour 17 à 19 cm) ; la bergeronnette - Motacilla Alba ou Motacilla Flava -, aussi appelée "hoche-queue"... facilement reconnaissable à sa tête enfoncée rythmant ses pas rapides, sa queue relativement longue animée d'un hochement caractéristique... un peu comme la gestuelle de la lavandière qui utilise un battoir... Elle fréquente typiquement les abords des eaux tranquilles, le long des routes, les parcs et jardins... c'est un insectivore sociable qui vit en bande... Le nom bergeronnette (XIIIème), venant de berger, lui est donné aussi parce qu'elle accompagne le bétail dans ses déplacements, profitant des insectes que les animaux ne manquent pas d'attirer ou de faire sortir des herbes qu'ils foulent de leurs sabots... La bergeronnette symbolise  "les enchantements de l'amour"...!

   Depuis les années 1600, dans l'Hérault, à Grabels, un petit village niché dans la garrigue, près de Montpellier, des femmes, les Bugadières - de bugada, "industrie de la lessive" -, ont consacré leur vie à laver le linge des maisons bourgeoises, administrations, écoles et hôpitaux Montpelliérains. Elles étaient organisées en véritable industrie artisanale "municipale" de lavage, une forme de compagnonnage. On peut dire que ma mère était également une artisane, une entreprise uni-personnelle dans le sens actuel d'auto-entreprise. Elle possédait en propre son matériel, ses outils et gèrait seule sa clientèle Pont Aveniste de particuliers.

    L'essentiel de son matériel et de son outillage professionnel était composé par ; une caisse à laver en bois ; un chevalet d'égouttage en bois ; deux lessiveuses en métal galvanisé ; deux trépieds en fer forgé ; des bassines et des seaux de toutes tailles, en matière plastique/caoutchouc ; un bâton "touilleur" en bois de houx ; un jeu de différentes brosses en fibres de nylon et en fibres de chiendent ; et, un stock d'épingles à linge en bois de hêtre ou de bouleau. Elle n'utilisait jamais le battoir. A ce matériel il fallait évidemment ajouter les différents produits de lavage ; des lessives ; des savons ; de l'eau de javel ; du bleu Guimet ; un détachant anti-rouille type Rubigine (sté Idéal) ; et des allumettes en boite "familiale"... De cette liste "à la Prévert"  considère au moins trois objets qui "signifient" (sémiologiquement) une  lavandière, et ici particulièrement, ma mère artisane ; 1) sa caisse à laver en bois ; 2) sa lessiveuse avec double-fond et champignon, et ; 3) l'une de ses brosses "chiendent"... La caisse à laver était une réalisation familiale, elle était fabriquée soit par mon père avec du bois de récupération, soit par moi, après avoir appris de lui et apporté quelques menus "perfectionnements"... La lessiveuse en tôle galvanisée était de marque "La couronne" ou "Léopold La couronne", son double-fond était percé de 24 trous et le champignon de 12 trous en périphérie de sa couronne... Selon le type de lin à laver ma mère choisissait ses brosses... celles en fibres de nylon blanc, plus "souples", pour les tissus réputés fragiles, et celles dites "chiendent" pour les toiles plus grossières. Mais, évidemment, dans un passé plus lointain seules les brosses à fibre de chiendent étaient disponibles pour ce travail...

     Le chiendent - Elytrigia Repens ou, anciennement, Agropyron Repens -, ou chiendent rampant, porte aussi des noms moins connus comme "herbe de charlatan", "mèche de chandelle", et même "remords de conscience". C'est une plante herbacée vivace de la grande famille des graminées, aujourd'hui dénommées poacées (d'après le genre Poa : les paturins). Il est adapté aux climats tempérés et frais. Le chiendent a de nombreux cousins qui lui ressemblent, mais c'est lui que l'on appelle aussi "Chiendent officinal", de loin le plus répandu... il doit son nom vernaculaire au fait que les chiens - mais aussi les chats et de nombreux animaux sauvages - mangent ses feuilles pour se purger. Utilisés depuis longtemps en médecine naturelle, ses rhizomes, en infusion ou en décoction, ont un effet diurétique reconnu. Le chiendent est originaire d'Europe et d'Asie Occidentale, il a suivi les hommes dans ses pérégrinations autour du monde et de ses cultures céréalières. Cette gramine pérenne de longue durée est capable de se reproduire végétativement (par ses zhizomes) et sexuellement (par ses graines). Adulte il atteint une taille d'environ 40 à 150 cm. Chaque tige porte habituellement de 25 à 40 graines, groupées dans des épis bleu-vert de 5 à 30 cm de long. Ses rhizomes sont des tiges souterraines élancées de 1,5 à 5 mm, lisses, de couleur blanche à jaune paille. Ils sont traçants, à pointe dure capables de traverser des pommes de terre de part en part ! Des noeuds d'où partent des rhizomes secondaires, ou les nouvelles pousses, sont présents sur toute la longueur de chaque rhizome. Selon certaines études, un plant de chiendent pourrait produire jusqu'à 154 mètres de rhizomes et 206 nouvelles pousses. En retournant une prairie de trois ans, on peut trouver, sous un seul mètre carré, pas moins de 3 kilos de rhizomes, d'une longueur totale de 495 mètres, munis de 25000 bourgeons !! La plupart de ces bourgeons restent dormants jusqu'à ce qui'ils soient réveillés par les travaux de sol, et un petit bout de quelques centimètres peut suffire à produire un nouveau plant.. La croissance annuelle des rhizomes peut représenter jusqu'à 3 tonnes par hectare de matière sèche ! Ce dense réseau de rhizomes et de racines fait du chiendent une plante idéale pour la retenue des sols sur les rives et sur les pentes, et donc pour diminuer les pertes dues à l'érosion. Par ailleurs il est démontré que le chiendent est très efficace pour récupérer les éléments nutritifs, comme l'azote des espaces égoutiers et d'épuration. Selon jean Duval, agronome (2), pendant la 1ère guerre mondiale, en temps de disette, le pain de chiendent était populaire dans le sud de l'Allemagne. Les graines autant que les rhizomes étaient utilisés pour produire une farine nourissante qui remplaçait le blé aussi bien que d'autres grains...

   Le défaut majeur de la brosse chiendent est la relative rapidité de l'usure de ses fibres. Je ne me souviens pas clairement de la durée de vie des brosses utilisées par ma mère, mais il me semble que certaines, malgré tout, et notamment leur utilisation quotidienne sur des tissus généralement assez grossiers, n'étaient réformées qu'au bout de deux années, voire trois... mais je n'ai aucune certitude. Parfois nous réutilisions ces brosses réformées pour des travaux de bricolage ou de jardinage. J'ai le souvenir de brosses particulièrement usées en bout, du côté extérieur, c'est-à-dire vers le "dehors du corps" si l'on considère les mouvements du bras et de la main... le truc étant alors de faire pivoter la brosse pour garder la main et retarder encore un peu la réforme, au moins jusqu'au plus près de la prochaine paye !! Ces brosses étaient très écologiques, du moins par rapport à celles en fibres de nylon...

     Selon une source Académie Française le 1er usage du mot Brosse aurait été donné en 1694, et la 2ème trace d'usage daterait de 1762... Mais le Nouveau Dictionnaire Ethymologique Larousse (1968) donne au mot Brosse le XIIème siècle, depuis "Broussaille", encore dans les noms de lieux (J. de Meug, 1265), et trouve une origine, obscure, dans le latin populaire "Bruscia"...  

     Les rhizomes du  chiendent décrit ci-avant étaient utilisés pour la fabrication des brosses-violon à laver le linge mais également pour les brosses de pont de la marine.. mon père, lorsqu'il était mousse, puis matelot, à sûrement "taté" de ces corvées de brossage !!  Capucine Cosnier du Parc Naturel du Morvan (3), rapporte le témoignage d'un ancien ouvrier en brosserie : "on arrache le chiendent, celui qui trace, pas celui qui fait des chapelets de boules... On lave les racines, on les écorce... Après on les passe dans la brosse et on les maintient avec un fond, le dos de la brosse, qu'on fixe sur le corps de la brosse". Selon le collectage ethnologique de Mlle Cosnier, il fallait percer 80 trous (8 rangs de 10) dans la monture pour enfiler les petites touffes de fibres (rhizomes)... et plus de 20 opérations manuelles étaient nécessaires pour fabriquer une brosse "chiendent"... Dans l'encyclopédie de Diderot et d'Alembert on peut trouver la description suivante ; "En pliant le poil (où le rhizome) en deux et en le faisant entrer en force, par le moyen d'une ficelle qui prend le poil au milieu, dans des trous d'une petite planche de hêtre mince, sur laquelle cette ficelle se lie fortement. Quand tous les trous sont remplis, on coupe la soie égale et unie avec de gros ciseaux, ou des forces...". Cette description technique, pour la brosserie en poils, est assez proche du processus adopté pour le montage du chiendent sur les corps de brosse à laver le linge. J'ai pu observer ces montages, in situ, lors de mes visites à l'Atelier de brosserie de l'Association des Aveugles et Handicapés Visuels d'Alsace et de Lorraine, à Strasbourg. Ici la ficelle est remplacée par du fil maillechort fin, que l'on peut nouer à la main ; les trous  traversent le corps de brosse... Ce corps est façonné à partir de diverses essences de bois locaux, les plus utilisées sont principalement le hêtre, le chêne, le poirier et le frène... Le pliage en deux, en leur milieu, des petits bouquets de fibres de chiendent est appelé loquet, ce sont ces loquets qui sont enfilés par les trous pour former la garniture. Une fois la garniture montée le dos de brosse est agraphé, ou collé, au corps. La garniture de la brosse-violon (18 cm X 5 cm de large) est ensuite, comme geste final, arasée à 30 ou 45 mm... C'est ce type de brosse que ma mère lavandière utilisait...

     Comme je l'ai déjà écrit, jamais je n'ai vu ma mère battre le linge, elle ne possédait d'ailleurs pas de battoir... mais je l'ai vu brosser, brosser et brosser encore, toute la journée, à genoux sur le coussin de sa caisse... Et brosser c'est beaucoup bosser, presque une aliénation, une serviture de tous les jours, presque banale... des journées harassantes qui filent comme comme ça, tout simplement, au cours des années, sans gémissement, sans plainte... Elle ne portait jamais de gants, ses mains étaient très blanches, sans aucune callosité... comme si l'outil ne la blessait pas et ne pouvait marquer ses mains... et pourtant je l'ai compris vite, très tôt, sa souffrance était grande et ancienne.... une profonde souffrance au long-cours. Pourquoi aurait-elle battu le linge ???

     Depuis la brosse de ma mère lavandière j'ai découvert une plante envahissante, une plante de mauvaise réputation, et surtout une plante méconnue, qui se développe avec ardeur dans le secret de l'enfouissement  et qui pourtant ne se cache pas... Une graminée que j'ai pourtant détesté et souvent jeté au brûlage... une plante qui m'a donné de la peine lorsqu'il fallait que je prépare la terre pour des plantations nouvelles... et c'est encore ainsi lorsque je me plonge dans des recherches généalogiques et que je tente la reconstitution "ethno-familiale"... Un chiendent pour un "maudit chien jaune", comme dirait mon père... mais une plante que je connais mieux désormais et dont je demande à chacun de la regarder avec plus d'attention...   

     "Si on asperge d'une infusion de chiendent un lieu visité par le démon, celui-ci se retire à jamais : c'est la plante du désenvoutement".

    

Petite bibliographie :

(1) "L'eau et les rêves, essai sur l'imagination de la matière", Gaston Bachelard, 1942, Paris,Ed José Corti

(2) "Moyen de lutte au chiendent en production biologique", Jean Duval, agronome.... www.organicagcentre.ca

(3) Texte de Capucine Crosnier sur le site du Parc Naaturle Régional du Morvan

Expo "La brosserie, un savoir-faire tabletier à découvrir", 26/10/2011 au 16/04/2012 au Musée de la Nacre et de la Tableterie, communauté des écomusées des Sablons... www.musée-nacre.com

"Ministère de l'Agriculture, de l'Alimentation et des Affaires Rurales. Le chiendent", sur le site www.omafra.gov.ca/french/crops/facts/quackgrass.htm

"Etudes botaniques Québécoises", Jacques Rousseau, Jardin Botanique de Montréal-Université de Montréal-Institut de Botanique, 1945.... en particulier le chapitre "Le folklore botanique de Chaughanawaga", par J. Rousseau.... une superbe étude surprenante sur une réserve Iroquoise des berges du Saint Laurent...

"Production , commercialisation et utilisation du chiendent en brosserie", Jean Partensky, avant propos de L. Hervouet

Voir aussi le site : http://www.terrevivante.org/468-le-chiendent.htm

Et, comme un coup de coeur, le site de l'association des Aveugles et Handicapés Visuels d'Alsace et de Lorraine :                www.aaal-asso.com..... et téléphone 03.88.36.03.77

 

Kenavo                                     Sizig Loeis Ar Garreg      

 

   

    

     

    

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