ID UA-41108829-1

Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

mardi, 18 février 2014

Au Bleu Guimet ma mère lavandière à Pont Aven azurait le linge

     Dans la cité des peintres ma mère azurait !! A genoux dans sa caisse, quotidiennement, été comme hiver, elle jonglait avec les matières colorées... des laines, des cotons, des soies, quelques fois des lins, et même des polyamides... des rouges, des bleus des verts, des jaunes, des gris, des noirs, des blancs... des familles lingères fatiguées d'avoir été portées, suppliciées, parfois déchirées, souvent souillées, chargées de sueur, les exhalations du labeur, tristes d'avoir été tachées, un peu raides et faisant grise mine, presque vexées, désabusées, chiffonnées... et dans l'attente impatiente d'être lavées... je les enttendais presque crier cette impatience et leur détresse... et je crois bien que ma mère les entendait aussi, en vérité j'en suis sûr ! Une multi-coloritée fanée que ma mère triait respectueusement en solitaire (quelquefois avec moi, petit-enfant, pré-ado, puis jeune ado)... comme pour préserver l'intimité... un peu comme en amitié... il est vrai qu'elle connaissait certains vêtements depuis longtemps, de même certaines lingeries et draperies... le pantalon de Paul, les chaussettes de Marc, le slip de Joseph, la culotte de Sylvie, le gilet de  Michel, les draps du couple Ambroise... Dans ces moments là des vies se racontaient, et que l'on veuille bien me croire : le linge sale ça parle... ça dit en un flot de mots avalants les choses de la vie, une logorrhée chuchotée pour un soulagement partagé... La profonde vérité sur les commérages au lavoir est ici... le linge parle beaucoup de sa vie au foyer, au milieu des siens... il raconte ses journées de travail, ses sorties "en solitaire", ses loisirs en famille... le linge de service et le peuple des habits, ainsi confiés pour être lavés, se confient au secret de la lavandière au coeur tendre... Et, il ne faut pas se laisser tromper, au lavoir jamais il n'est dit du mal...

      En règle générale ma mère triait le linge sale à la  maison, dans la cour arrière du 14 rue des meunières... Il y avait les jours du "blanc" et les jours de la "couleur". Les jours du "blanc" étaient ceux consacrés aux draps, aux torchons et autres linges en toile qui ne déteignaient pas et supportaient la cuisson. Les jours de la "couleur" étaient  réservés aux vêtements de travail et aux matières un peu rudes, les "couleurs" qu'elle triait aussi par "risque de déteinte". Mais pour chaque journée de travail au lavoir ma mère réservait également un temps pour le linge délicat - lainages, soieries, polyamides, etc - qui était traité différemment pendant que l'autre tri, "blanc" ou "couleur", cuisait ou trempait (pré-traitement avant cuisson, javelisation et azurage après lavage). Son triage était technique, elle répartissait les pièces sales dans de grandes bassines. Parfois le linge trié était directement "mis à tremper" ou chargé dans la lessiveuse pour une "cuisson" sur la cuisinière bois/charbon règlée "à petit feu"... Le lendemain, après avoir préparé le petit déjeuner pour ses 3 hommes (mon père, moi, et mon frère utérin Louis), ma mère chargeait sur sa brouette ce linge pré-traité, et donc mouillé, et la "roulait" jusqu'au lavoir. Elle faisait souvent deux tours... Toutefois, le plus souvent - selon les circonstances, le volume de linge et la météo -, la "cuisson" et le "trempage" étaient réalisés sur le site du lavoir, alors le linge transporté était sec, et donc moins lourd. Pour ma lavandière de mère chaque journée de travail durait, régulièrement et au minimum, 16 à 17 heures !!

     Le jour du "blanc" était aussi celui de l'eau de javel et du Bleu Guimet. Après la cuisson le linge était extrait de la lessiveuse et jeté sur la cale de lavage, devant la caisse à laver en bois (fabrication artisanale maison cette caisse est aussi appelée Agenouilloir ou Carosse dans d'autres régions). Cuit à la maison ce linge avait eu le temps de "refroidir", mais cuit sur place, au lavoir, il était jeté "bouillant" sur la pierre, ça éclaboussait... je me suis souvent légèrement brûlé ainsi... Ma mère s'agenouillait sur le coussin de son Carosse et brossait, savonnait, rinçait dans l'eau du bief, essorait par torsion, et recommençait à brosser, savonner, rinçer, essorer... et ainsi de suite jusqu'à ce qu'elle estime le linge décrassé, lavé, enfin propre... elle le jetait alors dans une grande bassine posée à une "portée de bras", ou le mettait en tas à proximité... Une fois la lessiveuse vidée ma mère quittait sa caisse, défroissait chaque pièce lavée en la secouant énergiquement puis la jetait dans une autre grande bassine remplie d'eau puisée avec un seau dans la rivière... A cette eau avait été préalablement ajoutée une dose de "javel Lacroix" variable selon le volume du trempage et le type de linge. La durée de ce trempage à l'eau de javel variait, ma mère n'avait pas de règle absolue, son coup d'oeil lui donnait la marche à suivre... Ensuite, après un nouveau cycle de rinçage/essorage manuel, le linge blanc passait systématiquement dans un trempage au Bleu de Guimet.

     J'ai longtemps confondu le Bleu Guimet avec le Bleu de Methylène ou Chlorhydrate de Tétraméthylthionine, dont la base est un ammonium obtenu par l'action de l'Oxyde d'Argent... base appelée Bleu Borel... C'est un colorant basique progressif dangereux pour la santé et l'environnement...

     Le Bleu d'Outre-mer était autrefois extrait exclusivement du Lapis-lazuli, une pierre semi préciieuse utilisée en bijouterie et ornementation. Ce n'est qu'à la fin du moyen-âge que la méthode d'extraction de la couleur bleue de cette belle pierre est découverte. Le nom d'Outremer provient de l'appellation Azurro Ultramarino, "le Bleu d'Au-Delà des mers". Le Lapis-Lazuli (pierre d'azur), qui provenait principalement d'Afghanistan, atteignait jadis le prix de 2OOO francs la livre (soit environ 13119 euros !!), un prix alors très voisin de celui de l'Or !! La recherche d'un produit pigmentant  "Bleu outre mer" à moindre coût trouve ses origines en 1787, quand GOETHE découvre le premier la formation d'une matière bleutée sur les parois des fours à Soude. Puis c'est au tour du sieur Tassaert, en 1814 - alors chimiste et directeur-fondateur de la Fabrique de Soude de la Manufacture de Saint Gobain, à Chaunay - de faire le même constat. Je dois indiquer ici, comme un clin d'oeil à tous les marins du monde, dont évidemment mon père, que ce chimiste, ancien élève de Nicolas Vauquelin, a aussi collaboré avec le physicien Augustin Fresnel (1787-1827), alors secrétaire de la Commission des Phares depuis 1819, pour la mise au point des coulées de verre nécessaires à la réalisation des "Lentilles à échelons" équipant les phares maritimes, et dont le premier a été allumé selon ce procédé en 1823 à Cordouan, en Gironde. On doit l'invention de ces "Lentilles à échelons" au Comte de Buffon, dès 1745. Par ailleurs, pour mémoire, et encore pour faire référence au monde de la mer, je rappelle que la Soude est obtenue par le traitement à haute température du sel marin, selon un procédé inventé en 1791 par Nicolas Leblanc (1753-1806). Nicolas  Vauquelin (1763-1829), pharmacien et chimiste, est chargé de l'analyse de la matière découverte par Goethe et confimée par Tassaert, il montre alors la grande proximité chimique avec le pigment du Lapis Lazuli. Lors de la séance du lundi 22 novembre 1813, à l'académie des Sciences, Nicolas Vauquelin présente son étude et démontre ainsi les possibilités de fabriquer artificiellement de l'Outremer. On doit aussi à Vauquelin la découverte, entre autres, de deux éléments chimiques ; le Chrome en 1797 et le Beryllium en 1798. En 1809 il isole le principe actif du tabac (nicotiana tabucum), la Nicotine (alcaloîde volatil), puis découvre la Pectine et l"Acide Malique dans les pommes. En 1824 la société d'Encouragement pour l'Industrie Nationale lance un prix pour la découverte du "Bleu Outremer Artificiel". Deux conditions sont posées pour cette invention : 1) réunir toutes les qualités que l'on reconnait au Lapis Azuli ; 2) que le procédé de fabrication n'excède pas le prix de 300 frs le kilo dans le commerce. En 1825 aucune invention n'étant annoncée, le prix est reconduit. Le but est finalement atteint par Jean-Baptiste Guimet avec un composé chimique de son invention... Guimet, fils d'un architecte, est ingénieur des Ponts et Chaussées... il est né en 1795, jugé et admis à l'école Polytechnique à 17 ans, il en sort en 1816... En 1817 il intègre le Service des Poudres et Salpêtres de l'Arsenal de Paris, puis la Poudrière Bouchet, près d"Arpajon. En 1825 il est nommé commissaire adjoint aux Poudres à Toulouse. L'année suivante il épouse Rosalie (dite Zélie), fille du peintre paysager jean-Pierre Xavier Bidauld, et elle-même peintre et élève de Girode. Jean-Baptiste Guimet est nommé président de l'Académie des Sciences en 1852. Il crèe, en 1855, la Compagnie des Produits Chimiques d'Alais et de la Camargue, connue aujourd'hui sous le nom de PECHINEY. Son fils Emile (1836-1918) prend sa succession en 1860 à la tëte des usines du  Bleu Outremer créée en 1831 à Fleurieu-sur-saône, puis assure la présidence de PECHINEY de 1887 à 1918...

     Le composé chimique inventé par Guimet obtient le prix de la Société d'Encouragement pour l'industrie Nationale (6000 frs Or), le 3/11/1928, puis les médailles d'Or à Londres en 1851,  New York en 1853 et à l'Exposition de Paris en 1934. Ce composé sera livré soit sous forme de poudre, soit aggloméré en boules, cubes ou rectangles... INGRES en  fit l'essai et l'utilisa en poudre pour peindre la draperie del'une des principales figures de la Représentation de l'Apothéose d'Homère sur le plafond du musée Charles X au Louvre.

     L'Outremer Guimet a toujours été considéré comme un pigment parfaitement sûr et inoffensif pour l'organisme et à longtemps été utilisé comme coloration ou azurage de certains aliments, cosmétiques et produits pharmaceutiques (cachets et onguents contre les affections respiratoires !!)... mais également pour l'azurage du papier et la fabrication des encres d'imprimerie, les papiers peints, les revêtements de sol, les cuirs, les caoutchoucs, les matières plastiques, les savons, les apprêts... Dans le cadre de mes activités techniques professionnelles - conduite de chantier de rénovation, de restauration patrimoniale et de création, de formation et éducation technique - j'ai très souvent utilisé cette poudre bleue pour colorer des enduits à la chaux (sable/chaux blanche/Bleu Guimet) et réaliser des fresques "en plein", mais également comme marqueur pour le repérage des infiltrations d'eau et des circuits égoutiers... et encore pour le poudrage des cordeaux "à taper" ou "à tracer"... Il y a quelques années, en 2008, j'ai trouvé, sur un chantier d'insertion dont j'assurais l'encadrement, une caisse chargée de quelques centaines de boules Guimet, non enveloppées... le site était celui du Fort Joffre (rebaptisé ainsi par la France, après la guerre de 14-18 et la restitution de l'Alsace ), l'une des 13 fortifications de la ceinture de défense élaborée en 1870 autour de Strasbourg par les armées de l'Empire Allemand... Ces boules de Bleu Guimet étaient vraisemblablement destinées au service de buanderie/lingerie de la garnison... Une "trouvaille", presque magique, imprégnée de romantisme malgré le cadre martial... qui a alors agit en moi aussi sensiblement et profondément que "la madeleine de Proust",  et réactivée mes multiples sensations et perceptions vécues lorsque j'accompagnais au lavoir Limbourg, à deux pas du Pont, les dures journées de "buées" de ma mère lavandière...

     En Bretagne, à Pont Aven, dans les années 50-60-70, le Bleu Guimet utilisé par ma mère était vendu par les droguistes sous forme de petits sachets. La poudre non compactée était enveloppée dans un petit carré de tulle/mousseline ligaturé très serré, en "col", avec un fil de coton. Si je me souviens bien ces sachets étaient emballés par lot de trois ou quatre dans une boîte bleue et blanche en carton !! Dans les années 60-70 le Bleu Guimet était distribué par la société anglaise Reckitt et Colman. Les nombreux artistes qui s'activaient dans les rues et alentours de Pont Aven utilisaient peut-être cette poudre bleue ensachée, je ne sais... mais, bien sür, j'aime à penser qu'ils côtoyaient ma mère, au moins lors de leurs achats dans les drogueries !! Ma mère lavait peut-être le maigre bagage linger et vestimentaires de certains d'entre-eux, je ne sais pas non plus... Ceux que j'ai connu se débrouillaient seuls... en "célibataire" !!

    Pour réaliser l'azurage du linge blanc ma mère remplissait une ou deux grandes bassines en "plastique/caoutchouc" avec de l'eau "froide" de rivière, évidemment propre. Dans la bassine un sachet de Bleu Guimet était "ancré" par un fil coton attaché par son "col" et relié par l'autre bout à l'une des poignées, on pouvait donc le retirer facilement, il ne pouvait couler, ni marquer le linge en s'y attachant... On aidait la poudre à se délayer en remuant l'eau avec la main, et en secouant le sachet au bout du fil... Ce n'est qu'ensuite, lorsque plus aucune lignée bleue n'apparaissait dans l'eau, que ma mère y étalait le linge, propre et bien rinçé du trempage javelisé précédent... elle  brassait doucement, presque mollement, chaque pièce... la durée de ce "trempage-brassé" variait et, là encore, c'est le "coup d'oeil" expérimenté de ma mère qui décidait... en général ce trempage était assez court, une dizaine de minutes au grand maximum, en fonction de la matière et de sa texture... le coton, par exemple, est plus absorbant... de mëme que le linge blanc neuf... Chaque pièce de linge était alors rapidement essorée, défroissée par secouage, et étendue sur un chevalet voisin, en bois et de fabrication "artisanale familiale"... Dans le processus d'azurage le défroissage et l'étendage doivent être menées rapidement pour éviter le risque de l'accumulation de bleu dans les plis, le zonage ou le pointillisme bleuté... Le lavoir public Limbourg, situé au centre ville, loin des étendues d'herbe et  ne pouvant recevoir un étendoir traditionnel à linge (corde tendue entre deux points d'attache et soutenue par une perche), notre famille a créé ce type d'égouttoir mobile sur chevalet que l'on pouvait, "à la demande", coupler et relier avec des perches transversales, ce qui offrait par module, au minimum, 1 à 2 m² d'étendage à plat. De temps en temps le linge étendu ainsi était déplacé sur l'installation afin d'améliorer la "qualité" de l'égouttage et du sèchage... ce système valait autant pour les draps !! Seul le linge blanc, ou très clair, était azuré... L'azurage au bleu augmente la luminosité du linge blanc parce qu'il absorbe les ultraviolets, c'est donc un effet d'optique qui ne vaut pas pour le linge de couleur forte... Ce type d'étendage était donc adapté aux besoins localisés d'une lavandière très expérimentée... Ma mère organisait aussi ses périodes de travail au lavoir en fonction de la durée du jour, le lavoir n'étant pas éclairé... A la fin de la journée elle chargeait sa brouette et transférait la totalité du linge lavé à la maison... et l'épinglait sur l'une des cordes tendues dans l'arrière cour ou la pièce "à vivre" de la rue des meunières... le sèchage du blanc azuré continuait ainsi toute la nuit., et parfois toute la matinée selon la météo, la saison... Son travail de lavandière bouclé ma mère pouvait alors préparer et servir le diner pour ses trois hommes de retour à la maison !!

     Beaucoup de peintres ont "traité" le thème des lavandières, ainsi : Gauguin ; Octave Tasseart ; Frits Thaulow ; Henri-Emile Vollet ; Max Jacob ; Paul-Emile Pissaro ; Henri-Alphonse Barnoin ; Edwar Hopper... et vraisemblablement beaucoup d'autres encore, plus ou moins connus... il ma semblé que tous ceux-ci  traitaient cette thèmatique de loin... d'un point de vue lointain... comme s'il leur fallait garder une distance... ne pas se risquer à entrer dans l'intimité du linge... comme si les couleurs au milieu desquelles les lavandières oeuvraient étaient trop souillées... trop humaines... et ne rayonnaient plus suffisamment... Je ne sais... Je suis légèrement troublé, c'est tout. Mon vécu "Lavandier" trompe peut-être ma lecture des oeuvres artistiques et ma compréhension de l'ouvrage de l'anthropologue Mary Douglas !

     Tous les jours ma mère jonglait avec les couleurs.... une jonglerie au sens propre !

 

Petite Bibliographie

"Le Bleu Outremer, invention d'un pigment", Daisy Bonnard,, in La revue du marché des arts et métiers, septembre 2006, n°46-47

"Mémoire sur l'Outremer Guimet", Daisy Bonnart, CNAM-CHDT, DEA en histoire des techniques, sous la direction de Liliane Hilaire-Perez

www.culture.gouv.fr/public/mistra/palsssri_fr     sur Guimet

collections.bm.lyon.fr    sur Guimet in Le Progré illustré

http://centreartisanalbleuguimet.fr

httpp://cuf.fournier.pages-orange.fr   sur l'exposition "Le Bleu au fil des siècles", janvier 2009

Fond Cartolis.org sur www;culture.fr

KENAVO                                                                                       SIZIG LOEIS AR GARREG

 

 

 

 

 

..

...

02:00 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)

lundi, 17 février 2014

Ma mère, lavandière à Pont Aven

     PONT AVEN, ville de renom, 14 moulins et 15 maisons....

     Je ne sais pas combien il y avait de lavoirs dans la ville des peintres mais, à n'en pas douter, au moins autant que de moulins... Sur les bords de l'Aven, au fil de l'eau courante, certains étaient abrités sous une toiture sommaire en tôles ondulées métalliques ou "ondulines" fibro-ciment (Eternit !!) et d'autres "à ciel ouvert", sur des pierres plates.. il suffisait alors que l'on puisse y poser une caisse à laver et y étendre le linge à savonner et brosser... et de telles pierres jalonnaient, et jalonnent encore, cette rivière.

     Je crois bien que ma mère a été la dernière lavandière de cette ville d'artistes... sûrement la dernière... En fait j'en suis persuadé !! Originaire d'Ergué Gabéric, où elle est née en 1912, elle s'est installée à Pont Aven vers 1950...  et elle y est décédée en 1978.

     Ma mère lavandière, mon père marin... deux univers de vie au fil des eaux douce et salée... et une rencontre sur les rives mouillées d'une eau composée dans le calme "alchimique" de la vallée de l'Aven... une eau saumâtre comme un étrange doublement de mondes... et des cheminements... De cette union je suis né Poisson un 1er mars !!

     A Pont Aven ma mère était connue essentiellement par son premier prénom :  Marie... elle n'était que très rarement appelée Marie Magdeleine... Le plus souvent elle était nommée Marie Garec, et donc avec effacement de l'article Le, ce qui, aujourd'hui encore, me met systématiquement en colère... j'y vois comme un déni, du moins une forme d'irrespect... Un relent de pratiques réductionnistes et d'effacement culturel identitaire... combiné avec une forme de fainéantise administrative voire, une incompétence...

     Je ne dispose d'aucune information sur les activités de ma mère depuis qu'elle est née jusqu'à son arrivée à Pont Aven, avec son maigre baluchon. Elle s'est alors installée dans une chambre de l'hôtel-restaurant Scavennec, 14 rue des meunières, où, je le suppose encore, elle a travaillé quelques temps !? Et c'est vraisemblablement durant cette période qu"elle a rencontré mon père Guillaume Joseph. Par contre, ce dont je suis certain, c'est qu'elle y a résidé de mars 1952 jusqu'au printemps 1972. Avec mes parents j'ai vécu dans cette chambre depuis ma naissance en 1952 jusque vers 1970 (ma période freakie/hippie). Parfois nous y recevions la visite de mes demi-frères Louis, Robert, et plus rarement Jean... Je raconterais dans une prochaine publication notre vie dans cet espace quartmondiste de tout juste 30 m²...

     Trois établissements constituaient alors le commerce de Mme Scavennec ; le restaurant au 14 rue des meunières ; un bâtiment hôtelier dans l'arrière-cour du restaurant ; un second bâtiment hôtelier, côteau de rozambidou... La  fenêtre de notre chambre, au rez-de-chaussée (ou rez-de-cour), donnait sur la cuisine du restaurant, en face, à tout juste 3 mètres... Cet entre-deux abrité des regards formait courette intérieur et "nous" servait de séchoir... une corde à linge y était tendue en permanence sur les 1O mètres, environ, de la façade de l'immeuble hôtelier... deux perches fourchues, en bois, ligaturées, soulageaient en trois parts le poids du linge qui était "étendu", épinglé.

      Les clients ne portaient jamais leur linge sale jusque chez nous... ainsi il fallait aller le chercher !! Ma mère se chargeait de cette  "prise en charge", 1ère étape de son travail de lavandière. Presque curieusement, jamais une telle mission ne m'était confiée ! Et pourtant, n'en déplaise au client puritain, ce linge passait souvent entre mes mains lorsque j'assistais, comme "manoeuvre", ma mère : triage du linge sale par matière et couleur; trempage puis mise à la "cuisson" dans la lessiveuse; extraction du linge "cuit" de la lessiveuse et transport sur la cale de lavage; trempage et azurage; essorage manuel; transport vers le séchoir; étendage du linge mouillé sur la corde puis dépose du linge sèché; pliage; emballage...  Et c'est encore ma mère qui assurait la livraison à domicile !!

     Ce travail de lavandière était particulièrement astreignant, et c'est peu dire !! Pendant près de 25 ans ma mère a lavé le linge de ses clients Pontavenistes... Mes souvenirs sont habités par ces longues et harassantes journées de lessive... Chaque jour, été comme hiver, quelque soit la météo, qu'il pleuve, qu'il vente, qu'il neige, qu'il gèle où que le soleil fasse fondre le bitume, ma mère lavait le linge... Lorsque, "à la nuit tombante", elle rentrait à la maison, avec son "barda"  et le linge lavé encore mouillé, ce n'était jamais la fin de sa journée de travail... il lui fallait encore assurer le "service familial", "tenir son foyer", préparer le repas pour deux, trois ou quatre,  hommes, puis... épingler le linge sur la corde tendue dans la courette, parfois aussi raccommoder quelques chaussettes ou repasser nos chemises !! Il arrivait souvent, lorque le temps était mauvais, que le linge soit étendu sur une seconde corde à linge installée dans la pièce à vivre (la chambre). L'hiver, la cuisinière Bois/Charbon était alors chargée "ras la gueule" et ne tardait pas à "ronfler l'enfer", le linge sèchait ainsi rapidement. Souvent, lorsque la charge de lavage était importante, ma mére, pour se donner un peu d'avance sur le travail du lendemain, installait la lesiveuse sur la cuisinière, et mettait ainsi le linge à "cuire" pendant la soirée... qui, alors prenait un peu de longueur... jusqu'à minuit ou une heure du matin, voire plus "tard" encore... pour un lever quotidien vers 5h30/6h !! J'écrirais prochainement l'une de ces soirées...

      "Son" lavoir était situé près du pont, au centre ville... on l'appelait le lavoir Limbourg parcequ'il était accolé à un  ancien moulin, transformé en minoterie, appartenant à cette famille. Certains anciens l'appelait, en breton, Poull-Houad, le trou aux canards/la mare aux canards... d'autres disaient Poull-hoas, comme il est encore orthographié ainsi dans les guides... Cette installation, moulin-minoterie-lavoir, n'existe plus, elle a été détruite, une agence du Crédit Agricole (avec parking) est désormais implantée sur le site !!

     Ce lavoir était une petite construction en pierres, couverte d'ondulines, avec une porte d'accès en bois. Environ 5 lavandières pouvaient y tenir. Il était installé en bordure d'un bief inférieur du moulin. Une niche murale y était aménagée en cheminée dans le pignon intérieur pour le placement d'une lessiveuse sur trépied. A l'extérieur une petite cale de deux places prolongeait le lavoir abrité... Certains jours d'affluence les dernières lavandières qui se présentaient pour travailler devaient se contenter de cet emplacement "à ciel ouvert", deux caisses à laver pouvaient y être posées. Depuis la rue, un cheminement pavé permettait d'accéder, en contrebas, au lavoir et à des urinoirs publics de 6 places (me semble-t'il !), partiellement couverts et adossés au mur de soutènement. Depuis ces urinoirs un petit égout ouvert (caniveau) canalisait l'urine vers le courant, en aval de la rivière... et donc aussi du bief... La zone de lavage ne pouvait donc être polluée... Urinoirs et lavoir étaient distinctement séparés par un espace  d'environ 30 mètres carrés. Une partie de cet espace était utilisée pour stationner les brouettes, l'autre pour la "cuisson" du linge, on pouvait y allumer simultanément deux ou trois feux et placer quelques chevalets d'égouttage.

     J'ai passé beaucoup d'heures à cet endroit... De nombreux Pontavenistes, hommes et femmes, s'y croisaient, échangeaient, communiquaient, et bien sûr, comméraient...

     Et ma mère lavait, lavait, et lavait encore ! Mon père, mon frère Louis, et moi, chacun à notre façon, selon nos moyens, nos compétences et nos capacités, nous l'aidions. J'ai ainsi appris par mon père comment : fabriquer des caisses à laver (agenouilloir, baquet, carosse, triolo, selon les régions) et des chevalets d'égouttage avec du bois de récupération ; tailler des bâtons en houx, les "touilleurs", pour remuer le linge en cours de cuisson dans la lessiveuse et l'extirper de l'eau bouillante ; choisir des perches pour les cordes à linge... Avec Louis j'ai "fabriqué" le feu sous la lessiveuse... Et, pour le reste, j'ai appris de ma mère quelques gestes et techniques d'accompagnement de la lavandière... que je pratique encore aujourd'hui au "pied" de ma machine à laver arthurienne... L'entraide ne se disait pas, elle se pratiquait en famille, il n'y avait pas à se forcer...

     Dans mes prochaines publications je parlerais plus directement de l'art du métier de lavandière mais, sous l'angle "Etno-Technique FamiliaL", je raconterais aussi la brosse à chiendents et l'azurage avec la boule de bleu Guimet, les lessives Omo, Persil, Paic et ariel, l'eau de javel Lacroix, le savon de Marseille et la cuisson du linge... je dirais quelques mots des fées de la rivière et des légendes régionales... et, par là, plus encore, l'admiration portée à ma mère !!

     A bientôt... Kenavo...

     Sizig Loeis Ar Garreg.

 

 

     .

                          

02:05 Publié dans Blog | Lien permanent | Commentaires (0)